Syrie

Miguel Benasayag : “La torture est un écrasement de l’identité”

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Miguel Benasayag : “La torture est un écrasement de l’identité”

Miguel Benasayag. © Isabella De Maddalena/Opale.photo

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Depuis la chute de Bachar el-Assad, les témoignages d’ex-détenus victimes de tortures se multiplient. Le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag, ancien guévariste qui a lui-même été victime de torture, décrypte les ressorts et les effets de ces pratiques, autant sur les individus que sur les peuples entiers.


 

« L’abattoir humain ». C’est le nom que l’ONG Amnesty International a donné à la prison syrienne de Saidnaya, dont les détenus ont été libérés depuis la chute du dictateur Bachar el-Assad. Les différents rapports des ONG sur cette prison et les témoignages d’ex-détenus n’évoquent pas seulement des sévices physiques, mais tout un système avec des règles : les prisonniers ne pouvaient pas faire de bruit, ni parler ou chuchoter, ils étaient contraints d’adopter certaines positions lorsque les gardiens entraient dans les cellules. Un simple regard vers les surveillants pouvait leur valoir la mort. Des séances d’exécution publique, par pendaison, avaient lieu plusieurs fois par semaines, tandis que certains détenus étaient forcés d’avoir des rapports sexuels entre eux. Comment comprendre cette violence de la torture ? À quoi sert-elle et que vise-t-elle ?

Nous avons interrogé Miguel Benasayag. Philosophe et psychanalyste, il a vécu la torture dans sa chair en Argentine, dans les années 1970, en tant que membre de l’ERP, une organisation guévariste de résistance à la dictature militaire [nous avions publié en 2015 en entretien qui retrace le récit complet de son engagement]. Penseur de la résistance sous toutes ses formes, il a récemment co-écrit avec Bastien Cany Contre-offensive. Agir et résister dans la complexité (2024), un vade-mecum des différentes luttes horizontales possibles, inspiré des mouvements décoloniaux, pour lutter contre la domination et les totalitarismes. 

 

À lire les rapports des ONG et les témoignages des ex-détenus du régime de Bachar el-Assad, on est saisi par l’immense variété des actes de violences, autant que par leur dimension paroxystique. À partir de quand la violence peut-elle être qualifiée de torture ?

Miguel Benasayag : La torture ne saurait se réduire à la violence physique infligée. Elle est un écrasement de l’identité. La violence et la douleur physique ne sont que des moyens de déposséder un individu de ce qu’il est profondément. Dans une séance de torture, on n’a pas seulement peur de mourir. À la limite, la mort, on s’en fiche. La torture implique un autre type de crainte existentielle, celle de se dire : je ne serai plus jamais le même après. Le tortionnaire s’en prend à ce qui caractérise l’identité de quelqu’un. Il s’en prend à la « mêmeté » de l’individu, à ce qu’il fait qu’il reste lui-même, malgré certains changements. C’est pour cela que c’est vécu comme pire que la mort, parce que la mort, c’est la fin de ce que l’on est. Dans la torture, le torturé reste vivant, mais comme un être mécanique, entièrement dominé. C’est une expérience inénarrable, intransmissible. 

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