Mission impensable. Les stoïciens

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Cet article est issu du numéro 90 de Philosophie magazine « La santé, c'est dans la tête ? », en kiosque le 28 mai 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La doctrine du destin exposait les stoïciens à des critiques virulentes : si tout est prédéterminé, comment peut-il y avoir une responsabilité morale ? Pour Chrysippe (v. 280-206 av. J.-C.), attaché à la cohérence de la doctrine, ce n’est pas si simple. À le lire, on veut bien le croire… Pas de panique, on l’a déchiffré pour vous.

 

« Si tout arrive par le destin[1], la conséquence est que tout arrive par des causes antécédentes[2], non pas par des causes principales et parfaites[3], mais aussi par des causes auxiliaires et prochaines[4]. »

Cité dans Les Stoïciens, vol. I (Tel, Gallimard, 1962)

 

Traduction très libre

Tu croises une fille dans le métro. Elle est jolie et lit le même livre que toi. Coup de foudre. C’est le destin, penses-tu : cela t’est tombé dessus comme ça, tu n’y es pour rien. Mais tu ne peux pas tout imputer au destin. Les circonstances de la rencontre n’étaient pas en ton pouvoir, mais c’est parce que tu as choisi de te laisser aller à la passion que tu es amoureux d’elle aujourd’hui.

 


[1]  Pour les stoïciens, l’univers forme un tout, le Cosmos, organisé selon un ordre causal, rationnel, et nécessaire. Le destin (fatum) exprime cet enchaînement inéluctable : l’univers est gouverné par des causes éternelles. Mais l’éthique stoïcienne exige que nous agissions selon la raison universelle (logos) et suppose donc une certaine liberté d’action. Les adversaires du stoïcisme ont vu là une contradiction, que le philosophe Carnéade (v. 215-129 av. J.-C.) a formulée avec son « argument du paresseux » : si ton destin est de guérir de cette maladie, tu guériras, que tu aies appelé le médecin ou pas – inutile donc d’appeler le médecin.

 

[2]  Pour contrer cette critique et rendre compatible destin et importance du choix moral, Chrysippe distingue deux catégories de causes : les « causes antécédentes », qui sont « auxiliaires et prochaines », et les « causes principales et parfaites ». Dans la doctrine stoïcienne, le destin désigne la série de causes antécédentes à l’action humaine, les événements qui précèdent et déterminent les situations dans lesquelles l’homme se retrouve malgré lui. Mais pour Chrysippe, ces circonstances externes qui affectent l’homme ne déterminent pas sa réaction.

 

[3]  C’est le caractère de chaque individu qui est la cause « principale » de son action, car aux mêmes situations, les hommes réagissent différemment en fonction de leur nature. Ces causes sont aussi dites « parfaites », car elles seules déterminent spontanément et directement l’action humaine. Ces causes effectives et suffisantes de l’action humaine fondent la possibilité de la morale stoïcienne : par sa capacité de raisonner sur sa situation, l’individu échappe à la stricte nécessité.

 

[4]  Les causes « auxiliaires et prochaines » sont les causes antécédentes, et donc extérieures à l’homme, qui le déterminent à réagir et à prendre position. Ainsi, la vue d’une bière fraîche peut susciter en moi une grande soif. Dans ce cas, la représentation est une cause « auxiliaire » (secondaire) et « prochaine » (elle précède immédiatement le mouvement qu’elle rend possible). C’est elle qui représente la part de nécessité à laquelle l’homme n’échappe pas : c’est le destin qui a placé la bière devant moi, je n’y peux rien. Mais il est en mon pouvoir de donner ou non mon assentiment à cette passion naissante, et c’est ce choix – conforme ou non à la raison – qui sera la cause parfaite et principale de mon action. Ainsi, il existe une responsabilité morale, selon Chrysippe, car l’individu réagit à l’impulsion du destin en fonction de sa nature propre. De là à savoir si cette nature elle-même n’est pas déterminée par le destin, c’est une question que la distinction de Chrysippe ne permet pas de résoudre. 

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