Entretien
Nadia Yala Kisukidi : “Le patrimoine mondial de l’humanité ne peut pas se concentrer dans les mains d’une partie de l’humanité”
Nadia Yala Kisukidi en 2017. © Jean-Marc Zaorski/Rapho
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Les œuvres d’art qui remplissent nos musées ethnologiques sont souvent le fruit de rapts et de pillages réalisés avant et pendant la période coloniale. Comment imaginer leur restitution à leur pays d’origine ? Et quel sens conférer à cet acte ? Pour Nadia Yala Kisukidi, maîtresse de conférence en philosophie à l’université Paris VIII, spécialisée sur Bergson et sur le post-colonialisme, et co-commissaire de la biennale d’art contemporain de Kinshasa Yango II, il s’agit d’un acte fort, qui devrait être systématisé parce qu’il rend à ces pays et à leur culture « la capacité de faire monde ».
Dans le fil du rapport Savoy-Sarr, l’Assemblée nationale a adopté le 6 octobre dernier, en première lecture, un projet de loi sur la restitution des biens culturels à la République du Bénin et à celle du Sénégal. Que pensez-vous de cette démarche ?
Nadia Yala Kisukidi : Des restitutions (notamment de « restes humains ») ont déjà eu lieu par le passé. Mais les choses sont en train de changer. Même s’il est bien précisé dans ce projet de loi qu’il s’agit d’une « dérogation limitée au principe essentiel d’inaliénabilité applicable aux collections publiques française ». Selon ce principe, les musées publics ne peuvent vendre ou se délester de leurs collections, même si à titre exceptionnel, des biens culturels peuvent être déclassés pour sortir des collections nationales et être restitués. La possibilité d’une restitution de plus grande ampleur se cogne donc à ce principe juridique, et il faudrait une évolution du cadre législatif général, comme le mentionne le rapport Savoy-Sarr, pour que les restitutions d’œuvres volées pendant la colonisation puissent être systématisées. Une brèche a cependant été ouverte ici. Mais l’acte de restitution répond à une demande qui existe et existe encore des États et sociétés africaines de reprendre possession de leur patrimoine. Ce qui est important, c’est que cette demande est aujourd’hui considérée comme légitime par l’État français – comme l’avait laissé entendre le président Macron lors de son intervention à Ouagadougou en 2017. Ce projet témoigne d’un changement dans l’approche et la considération des partenaires africains, et dans la manière dont est perçue et analysée l’histoire de la colonisation française. Il y a reconnaissance de torts ; les demandes de restitution sont considérées et apparaissent audibles.