Entretien
“On ne crée pas les valeurs, on est saisi par elles” : rencontre avec Hans Joas
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Sous les coups de marteau de Nietzsche qui avait appelé à leur renversement, on avait pu croire la question des valeurs dépassée. Le sociologue et philosophe allemand Hans Joas considère au contraire qu’elle ne nous a jamais quittés et, contre le relativisme dominant, repense la manière dont elles émergent et se transmettent. Frédéric Manzini l’a rencontré à l’occasion de la parution de la traduction française de son livre Comment naissent les valeurs (Calmann-Lévy, 2023).
Comment définissez-vous le terme de “valeur” ?
Hans Joas : Si je devais résumer ma pensée en une formule, je dirais que ce sont des représentations, investies d’une forte charge émotive, relativement à ce qui apparaît digne d’être désiré. Voilà cependant qui mérite quelques explications. D’abord, et dans la lignée du philosophe pragmatiste américain John Dewey (1859-1952), je dirais que ce sont des représentations ou des convictions qui portent sur ce qui devrait être désiré ou mériterait de l’être, autrement dit sur la désirabilité. Ensuite, qu’il ne s’agit pas de convictions purement rationnelles et froides mais qu’elles sont très chargées émotionnellement.
Elles n’expriment donc pas seulement ce qui est désiré mais ce qui est désirable ?
Oui, en ce sens où elles peuvent servir de référence pour me permettre d’évaluer nos propres désirs. Car ce n’est pas parce que j’éprouve certains désirs que je vais chercher à les satisfaire pour autant. Il faut distinguer les valeurs des désirs. Dans son livre L’Institution imaginaire de la société (1975), Cornelius Castoriadis (1922-1997), que je connaissais bien, utilise une jolie formule qui va dans ce sens : « Un sujet autonome est celui qui se sent fondé à conclure : cela est bien vrai, et cela est bien mon désir. »
“Si ma thèse est juste, les valeurs émergent à partir d’expériences”
Comment distinguez-vous les normes et les valeurs ?
On considère souvent que les concepts de « norme » et de « valeur » sont des notions interchangeables, alors que ce n’est pas du tout le cas. Dans un sens purement analytique, je dirais que les valeurs sont essentiellement attractives tandis que les normes sont essentiellement restrictives. Les normes m’interdisent d’accomplir certaines actions, de viser certains buts et de recourir à certains moyens, qui se trouvent être exclus par la morale ou par la loi : voler une bouteille de vin dans un magasin par exemple. Or le rôle des valeurs n’est pas du tout celui-là puisqu’au contraire, elles me motivent à faire quelque chose : elles élargissent mon horizon d’action. De moi-même, je n’aurais jamais pensé être capable de faire ceci ou cela, mais le fait que j’ai été saisi par telle ou telle valeur, ou que j’ai rencontré quelqu’un qui l’incarnait, va me conduire à être, pour ainsi dire, une personne différente. Si, par exemple, je n’avais pas eu tel professeur, alors jamais je n’aurais nourri l’ambition de me consacrer à la philosophie. Donc, les valeurs permettent alors que les normes restreignent.