Air du temps

Neige : l’euphorie de la zizanie

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Neige : l’euphorie de la zizanie

Paris, le 5 Janvier 2026. © Florian Puech/Hans Lucas via AFP

La rue est un lieu très régulé : on n’y fait pas ce que l’on veut. Mais il suffit de quelques centimètres de neige pour que l’espace public se dévergonde. Comment expliquer cette euphorie poudreuse ? Analyse avec le sociologue Erving Goffman. 


La grande récré

Cachés derrière leur fourgon de police, trois agents de La Rochelle chargent leurs munitions… de boules de neige. En face, une poignée de passants amusés leur renvoient d’autres projectiles neigeux avant qu’ils ne partent, dans le brouillard et le froid mordant. Cette scène, qui a eu lieu ce lundi 5 janvier, représente un phénomène qui s’est largement répandu sur l’Hexagone depuis que les flocons tombent en masse : la neige a détendu l’espace public. Il a régné, toute la semaine, dans les rues de France, une atmosphère de cour de récréation digne d’un tableau de Brueghel l’Ancien.

Dans un pays où il ne neige pas tous les quatre matins, la présence de poudreuse sème vite la zizanie. Non seulement sur le bitume glissant, avec son lot de dérapages (peu) contrôlés, mais aussi sur les trottoirs, parmi les piétons. Un corps qui marche sur un sol glacé est moins adroit, plus pataud. La raideur habituelle de certains passants se transforme alors en prudence un peu gauche. En plus de transformer esthétiquement le paysage, la neige crée ce que le sociologue Erving Goffman (1922-1982) appelle « un trouble », c’est-à-dire un moment de flottement à l’occasion duquel les règles habituelles de l’espace public sont remises en question. 

Trouble dans la poudre

En temps de neige, la rue est moins rigide, moins corsetée que d’habitude. Là où nous sommes normalement, naturellement, enclins à respecter une distance d’environ deux mètres avec les autres passants – ce que Goffman appelle « l’espace personnel » – on peut voir, dans les rues enneigées, des gens se rattraper à l’épaule de leur voisin pour éviter une glissade, tandis que certains plaisantins, cachés dans les recoins, balancent des boules de neige aux inconnus. D’autres encore n’hésitent pas à façonner des colonies de bonhommes de neige en plein milieu du trottoir, voire à tracer des dessins plus ou moins obscènes sur le pare-brise des voitures. Certes, ces actions peuvent créer des incidents, voire des disputes. Ce simple bouleversement météorologique constitue quelquefois un climat propice à l’apparition d’événements que le sociologue appelle « ravages », c’est-à-dire de situations embarrassantes qui « discréditent » les individus et créent des tensions. 

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Toutefois, l’atmosphère sonore plus douce, ouatée, cotonneuse dans laquelle la météo floconneuse plonge les habitants peut aussi avoir un effet relaxant. Les actes « d’empiétement » sur l’espace personnel (notamment les jets de projectiles) considérés en temps normal, selon Goffman, comme des « profanations » de l’ordre public – sont souvent perçus lors des épisodes neigeux avec une certaine indulgence, voire une forme de bonhomie. Un paysage enneigé peut même se faire le décor d’un théâtre d’improvisation. La rue devient alors un espace ludique dans lequel on élabore des activités fondées sur le mode du « comme si ». On peut par exemple, faire comme si on était des soldats pris dans une bataille, s’amuser à s’allonger pour tracer un « ange » avec nos bras, ou même, comme le suggère Goffman, se jeter dans la neige pour « jouer à être un arbre qui tombe ».

La neige adoucit les mœurs ?

La neige autorise et libère donc une réserve de candeur et de spontanéité d’habitude invisibilisée, voire sanctionnée. Cette indulgence profite en premier lieu aux enfants. En temps normal, ces derniers sont sommés de se mettre au diapason des adultes : de marcher tranquillement, de ne pas « gigoter », et de ne pas crier (même de joie). En temps de neige, c’est l’inverse. Les enfants sont un modèle de la bonne conduite à avoir. La neige étant collectivement rattachée à une dimension ludique, nombreux sont les adultes qui tentent, pendant cette courte période, de renouer avec la spontanéité de la prime jeunesse. À rebours de l’agressivité ou de la morosité qui suscitent selon Goffman des situations sociales « dysphoriques » (dispute, invectives), la neige permet de créer « des échanges euphoriques » joyeux, complices, dépourvus de déconvenues et de tristesse, lors desquels « l’individu peut agir de manière relativement spontanée sans pour autant offenser les autres. ».

En ouvrant cette brèche récréative, la neige contribue à créer des instants de communauté assez rares, surtout dans les grandes villes. Des promeneurs se sourient parfois béatement sans raison, partageant du regard la jubilation silencieuse que la météo a fait naître en eux. La neige permet même de limiter ce que Goffman appelle « l’aveuglement par civilité », qui consiste à volontairement ignorer les autres passants pour ne pas paraître intrusif. Avec la neige, on se met à se regarder, mais aussi à s’entraider. Parfois – trop rarement– ce souci de l’autre renforce les mouvements de solidarité et la compassion envers les sans-abri, qui pâtissent des conditions météorologiques. Si la neige ne transforme personne en saint, elle offre bien un contexte propice à la reconnaissance. En effaçant certains détails, en compliquant nos déplacements, elle nous pousse à être plus conscients des autres qui nous entourent (notamment de ceux qui sont encombrés par une poussette, en fauteuil roulant…).

Quand elle est bien épaisse et molletonnée, la neige a donc ce pouvoir insigne d’arrondir les angles, au sens propre comme au figuré. Elle offre au monde survolté, un supplément d’âme et de candeur salutaire dans ce climat politiquement anxiogène. Puisse cette douceur se maintenir par temps d’orage !