Enquête
Nietzsche était-il homosexuel ? La question ouverte qui permet de relire sa vie et son œuvre
Portrait de Friedrich Nietzsche par Curt Stoeving. © Darchivio/Opale.photo
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Évoquée à plusieurs reprises par Freud, envisagée par un grand nombre de proches du philosophe, nourrie d’une multitude d’anecdotes biographiques éloquentes, l’hypothèse, indécidable, de l’homosexualité de Nietzsche invite à reparcourir sa vie et son œuvre sous l’angle de son rapport à la fois empêché et exalté à la sexualité.
« Complètement coupé de la vie par la maladie, il se tourne vers le seul objet de recherche qui lui reste et qui, en tant qu’homosexuel, lui était de toute façon plus proche : le moi. » C’est en ces mots qu’en 1908, Sigmund Freud évoque, lors de ses réunions du mercredi, Friedrich Nietzsche. Le livre Ecce homo vient de paraître, à titre posthume ; les psychanalystes se penchent sur le « cas » du philosophe allemand : ses rapports avec son père, son sadisme latent… et sa supposée homosexualité refoulée. Le thème est étayé par une anecdote que rapporte l’un des participants, Paul Federn, qui affirme tenir d’une « source fiable » que « Nietzsche vécut, par intermittence, comme un homosexuel et contracta sa syphilis dans un bordel homosexuel de Gênes ». L’histoire de la maison close génoise est aussi mentionnée par Carl Jung. Difficile de dire à quel point Freud tenait ces récits pour véridiques. Mais à ses yeux, « une certaine anormalité sexuelle est évidente » chez le philosophe. À propos d’Ecce homo, le père de la psychanalyse conclut : « Toute la conception de l’ouvrage donne à penser qu’un chapitre intitulé “De ma sexualité” devrait en faire partie – et qu’il a peut-être même été écrit. »
Des décennies plus tard, dans une lettre de 1934 à Arnold Zweig qui entreprenait l’écriture d’un ouvrage sur Nietzsche, Freud revient encore, de manière un peu moins affirmative, sur l’épisode putatif ainsi que sur la « légende selon laquelle [Nietzsche] était un homosexuel passif » : « Est-ce vrai ? Qui sait ? » Pour Freud, « on ne peut pas étudier une personne sans connaître sa constitution sexuelle, et celle de Nietzsche est une énigme totale ». Certains psychanalystes se montreront plus assurés. Wilhelm Stekel, un disciple de Freud, écrit un 1917 un article sur « la composante homosexuelle inconsciente essentielle à la compréhension de la vie amoureuse de Nietzsche ». Stekel y analyse les « masques de l’homosexualité » chez le philosophe.
“Dès lors qu’elle ne cherche pas absolument à conclure, la question peut devenir un outil intéressant pour éclairer certaines idées et étapes de la vie de Nietzsche”
Dans sa correspondance avec Freud, Georg Groddeck écrit de son côté, plus allusivement : « Le refoulement du désir homosexuel constitu[e] l’un des fondements d’un mode de pensée unilatéral, spécifiquement européen. C’est également grâce à Nietzsche que j’ai pris conscience des conséquences de la proscription de l’homosexualité masculine dans la culture chrétienne. » Les hypothèses sur la sexualité de Nietzsche tomberont pendant des décennies dans l’oubli, avant de ressurgir notamment dans les années 1980. Dans Ich impfe euch mit dem Wahnsinn (« Je vous vaccine avec la folie », 1982), Günter Schulte affirme que « la philosophie de Nietzsche s’est révélée être celle de la féminité refoulée de l’homme ». Mais c’est surtout la publication en 1989 de Zarathustras Geheimnis (Le Secret de Zarathustra), une biographie du philosophe allemand que livre Joachim Köhler, qui relance les discussions.
La polémique provoquée par l’ouvrage est vive. On peut s’en étonner. Déterminer si Nietzsche était ou non homosexuel – une catégorie tout juste naissante, à l’époque du philosophe – n’a pas, au fond, grand intérêt, sinon pour satisfaire le désir insatiable, parfois malsain, de savoir à tout prix. Le refus catégorique de certains d’admettre la possibilité même que Nietzsche ne fut pas un hétérosexuel tout ce qu’il y a de plus « normal », comme le souci d’autres de prouver indubitablement son homosexualité, en dit plus sur les interlocuteurs du débat que sur Nietzsche lui-même. Pour autant, dès lors qu’elle ne cherche pas absolument à conclure, la question peut devenir un outil intellectuel intéressant pour éclairer, sous un jour inattendu, certaines étapes biographiques comme certaines idées du philosophe sur l’amour et l’amitié, la sexualité, le désir.
Le grand masturbateur
Cette interrogation sur la sexualité de Nietzsche, comme le souligne Köhler, n’animait pas seulement les cercles psychanalytiques : elle agitait aussi certains proches du penseur. Déjà, le vieux Wagner dénonce chez le jeune Nietzsche – son admirateur, avant que les deux hommes ne se brouillent – « certains traits de caractère et de tempérament » responsables de sa mauvaise santé. Sur le papier, le compositeur parle de masturbation : « En suivant l’évolution de l’état de N., je ne peux m’empêcher de penser à des cas identiques ou comparables que j’ai rencontrés auparavant chez de jeunes hommes très brillants. Ils avaient présenté les mêmes symptômes, et j’en étais arrivé à la conviction très nette que ceux-ci étaient dus à la masturbation. » La masturbation était effectivement, à l’époque, considérée comme une cause de différents maux (ramollissement de la moelle épinière, folie, mort précoce). Mais, pour Köhler, il faut lire entre les lignes : « Au XIXᵉ siècle, le mot “masturbation” était souvent employé comme euphémisme pour désigner la pédérastie. On supposait qu’un adulte qui se masturbait était incapable d’avoir des relations sexuelles avec une femme. » Bref, pour Köhler, Wagner considérait que Nietzsche était « queer, gay », comme d’ailleurs d’autres de ses admirateurs dont notamment Louis II de Bavière. Nietzsche lui-même se plaindra que Wagner ait fait circuler l’idée qu’il s’adonnait à des « perversions contre nature, avec allusion à la pédérastie ».