Nos nuits sont aussi belles que nos jours
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Cet article est issu du numéro 43 de Philosophie magazine « 43 - octobre 2010 », en kiosque le 30 septembre 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Et si une journée ne trouvait son accomplissement qu’en accueillant le temps nocturne ? C’est que la nuit, rappelle le philosophe Karl Jaspers, nous appartient : elle nous confronte ainsi à l’énigme de notre être.
« Voici l’heure du soir qu’aima Paul-Jean Toulet, voici l’horizon qui se défait, plein d’un silence liquide… » Hommage à l’heure bleue, à ce fragile équilibre entre le jour et la nuit qu’installe le crépuscule, cette phrase ouvre Sous le soleil de Satan, un roman de Georges Bernanos qui relate une furieuse crise de doute religieux. Car la venue du soir n’est pas une simple transition, elle est, au contraire, propice au vertige et à la tentation, à l’ébranlement de toutes nos croyances. Au réveil, après le grand nettoyage du sommeil, l’idée de réussite s’impose à la manière d’une évidence, en termes de planification et de résultats tangibles. Mais voici que la nuit arrive, que le travail s’achève, que la langueur nous gagne et que d’autres perspectives s’offrent à nous. Le temps qui vient nous appartient et nous pourrons le consacrer, au choix, aux plaisirs de la table, du vin, de la conversation, de la famille, de l’amitié, de l’amour ou du farniente.
Dans sa somme Philosophie (1932), le penseur allemand Karl Jaspers consacre un long développement à l’opposition entre la « loi du jour » et la « passion pour la nuit ». Il s’agit, selon lui, de deux manières de vivre le rapport au monde et à l’absolu, radicalement différentes, mais dont on ne peut dire a priori que l’une vaut davantage que l’autre. « La loi du jour, nous dit-il, met de l’ordre dans notre vie, exige clarté, logique et fidélité, lie à la raison et à l’idée, à l’unique et à nous-mêmes. » Tant que nous lui obéissons, nous poursuivons des buts bien définis, nous cherchons à nous réaliser dans l’univers social. Et pourtant, même au plus fort de la journée, quand l’activité professionnelle bat son plein, nous savons que cette loi est un leurre, qu’elle est bornée. En effet, la loi du jour est tout entière négation de la mort et oubli du néant. Elle n’efface pas la dette secrète que nous avons envers la nuit, qui abrite l’érotisme, l’intimité et les rêves. « C’est à partir de la nuit que je suis venu à moi », rappelle Jaspers ; l’être humain a d’abord séjourné longtemps dans l’obscurité du ventre maternel. C’est pourquoi la nuit nous reconnecte à un enjeu plus essentiel que la comédie sociale : elle nous confronte à l’énigme de la naissance et de la mort. Si le travail diurne est trahison et oubli de la vanité des entreprises humaines, « la passion pour la nuit, elle, a un rapport amoureux et frémissant à la mort ». Confuse par nature, cette passion peut d’ailleurs nous encourager aux activités les plus diverses. « La profondeur de la nuit, ce n’est ni l’instinct, ni le plaisir et le désir nouveau, ni l’ivresse, même s’ils peuvent en être des manifestations ; ce n’est pas non plus le besoin de se détruire soi-même par rébellion, ni celui de se refuser et de se fermer à autrui… » Mais alors, qu’est-ce ? Rien d’autre qu’une façon de prendre la mort au sérieux, de s’engager dans un face-à-face avec l’absolu. L’alcoolique comme l’ascète, le libertin frivole comme le philosophe austère, se nourriront de cette passion souterraine.