La lettre du lundi
Nostalgie de la lecture
©Carmine Furletti/unsplash
« Il y a quelques jours, dans le métro, j’ai été ému. C’était pourtant un trajet ordinaire. Tout le monde scrollait sur son téléphone. Mais en face de moi, une jeune femme lisait un livre.
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C’était troublant, car elle était la seule du wagon à tenir un volume de papier. Tous les autres – moi compris – faisions défiler nos index ou nos pouces sur nos appareils, le regard à la fois impatient et fatigué. Nous étions en quête de quelque chose tout en sachant pertinemment que nous ne trouverions rien. Dès que nous pensions le découvrir, nous l’oubliions aussitôt pour aller plus loin, dans une recherche infinie ponctuée de quelques instants de minuscules jouissances. Le plaisir venait surtout des sauts latéraux que nous faisions, entre les informations sur notre trajet, le dernier message, l’information tout juste tombée, la vidéo marrante.
Mais elle, visage obstinément baissé, elle lisait. Elle s’enfonçait lentement dans un océan de lettres, ou plutôt se laissait emporter dans le fleuve du texte, elle en suivait le cours sans mouvements inutiles. Concentrée sur ses impressions, qui étaient pourtant le fruit d’un savant déchiffrage, elle paraissait à la fois abandonnée et aux aguets, consciente de l’absolue nécessité de ne manquer aucun détail du monde étrange dans lequel elle s’était immergée. J’ai jeté un œil à la couverture : Marie Stuart un ouvrage de Stefan Zweig sur la reine d’Écosse du XVIe siècle. Je me suis mis à imaginer que la jeune femme avait peut-être commencé, quelques jours plus tôt, par la lecture d’un des récits de Zweig, comme Amok, Vingt-quatre Heures de la vie d’une femme ou La Confusion des sentiments. Bouleversée par la passion retranscrite par l’écrivain, elle avait alors décidé de passer à ses biographies. Je n’en sais rien. Je sais juste qu’elle n’a pas décroché les yeux de son livre, qu’elle était transportée, que son esprit bouillonnait, qu’elle s’exerçait à quelque chose que nous sommes collectivement en train de perdre.
Je lis moins. Je lis moins bien. Je me suis déshabitué des longues phrases, des raisonnements complexes, des infinies nuances d’un texte. Je lis car j’en ai besoin, moins pour mon plaisir. Je saute d’un ouvrage à un autre. J’achète des bouquins que je n’ai toujours pas ouverts. J’éprouve de la difficulté à accepter le temps épais et traînant de la lecture. Et j’ai la nostalgie de ces après-midi d’été durant lesquels je me plongeais dans À la recherche du temps perdu ou Les Mémoires d’outre-tombe. Dans son essai Sur la lecture, Marcel Proust écrit : “Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré.” La lectrice du métro, elle, respirait ce bonheur enfoui. Elle ne semblait pas se lasser de “recevoir la communication d’une autre pensée, mais tout en restant seul, c’est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu’on a dans la solitude”.
C’est pourquoi nous ne la gênions pas. Entourée d’êtres restant “à la surface dans un perpétuel oubli d’eux-mêmes, dans une sorte de passivité qui les rend le jouet de tous les plaisirs, les diminue à la taille de ceux qui les entourent et les agitent”, elle était tenue par une “main puissante et secourable”, celle de Zweig en l’occurrence. Celle-ci lui permettait de s’extraire d’une solitude muette et stérile sans la jeter dans la conversation désordonnée. Grâce à “une intervention qui, tout en venant d’un autre, se [produit] au fond de nous-même” – comme la réminiscence chez Platon, qui fonde la connaissance –, cette lectrice m’a fait comprendre ce qui me manquait le plus cruellement. Après avoir rangé mon téléphone, je me suis levé pour sortir de la rame, en m’efforçant de ne pas faire de bruit. »