La lettre du mercredi

“Not all men”, mais…

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“Not all men”, mais…

Avignon (84), le 2 septembre 2024. Le collectif féministe “Les amazones d’Avignon” manifeste devant le palais de justice, à l’occasion du procès des 51 accusés dans l’affaire dite des “viols de Mazan”. © Christophe Simon/AFP

« Infirmier, journaliste, chauffeur-livreur, sapeur-pompier, électricien, retraité, chef de chantier… : ce ne sont pas les réponses d’enfants de moyenne section de maternelle à la question “tu veux faire quoi plus tard ?” en ces jours de rentrée, mais la longue litanie des métiers exercés par les hommes présents sur le banc des accusés dans ce que l’on appelle “l’affaire des viols de Mazan”. Not all men, comme arguent certains, plus offusqués qu’on les mette dans le même panier que de l’horreur des faits ? Ouais, mais un sacré panel quand même.

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Tous ont répondu à l’offre de Dominique P. qui, sur un site internet clôturé depuis, proposait à des inconnus de violer sa femme Gisèle P. alors qu’elle était plongée dans un état proche du coma, par soumission chimique. Des hommes qui composent comme un échantillon représentatif de la société française, pour parler en langage d’institut de sondage. On les imaginerait presque souriants, dessinés sur le mode Playmobil, avec chacun leur uniforme distinctif et leurs petits accessoires : lance à incendie, camion, appareil photo, casque de chantier… Plus “bon père de famille” que monstre tapi au fond d’un parking, comme le répètent désespérément les spécialistes des violences sexuelles et intrafamiliales.

Sur les 51 accusés, plus de la moitié ne reconnaissent pas les faits, alors même que la justice dispose de vidéos filmées par Dominique P. Petit tour d’horizon des arguments avancés pour se déresponsabiliser : le mari était présent – ce n’est donc pas un viol ; “je l’ai malheureusement croisé sur un site internet”, comme on marcherait par inadvertance sur une crotte de chien – ce n’est donc pas un viol ; “je me suis fait avoir, je suis autant victime” – ce n’est donc pas un viol. Certains y sont même retournés jusqu’à cinq reprises. Les journalistes présents hier lors de cette deuxième journée du procès rapportent que la nausée se propage à un point tel dans la salle que le président décide d’interrompre l’audience pour quelques minutes. Not all men, mais même ceux pris comme des lapins dans les pleins phares de l’évidence des faits cherchent à minimiser, à se disculper. Une stratégie classique qui consiste à faire du violeur l’anomalie, toujours l’autre, au sein d’un groupe d’hommes qui certes peuvent virer potaches mais ne feraient jamais de mal à une mouche.

C’est le même mécanisme que le journaliste Félix Lemaître repère dans un essai paru aujourd’hui même, La Nuit des hommes. Une enquête sur la soumission chimique (JC Lattès). En soirée techno, dans un club de l’avenue Foch, dans les archives des magazines spécialisés dans les faits divers ou sur des forums de discussion, il se penche sur ce qui pousse nombre de ses congénères à fantasmer non plus sur la femme-objet, mais carrément sur la femme “comme morte”. Son travail ne le mène pas au cœur d’un mal qui toucherait seulement quelques pervers mais lui ouvre les yeux sur des comportements et des réflexes d’une banalité affligeante. Sa conclusion : “J’ai commencé cette enquête comme une traque de déséquilibrés ; elle est devenue une course-poursuite intérieure après mes souvenirs, pour comprendre pourquoi environ 70% des actes de soumission chimique et plus de 90% des agressions sur fond de vulnérabilité chimique sont le fait d’hommes sur des femmes. […] J’ai retrouvé un peu des victimes en moi, mais j’ai aussi vu une histoire commune avec les bourreaux. Ça ne m’a pas plu. Maintenant, j’ai peur. Parce que je sais qu’agresser des femmes en utilisant des produits n’est pas juste le fait de créatures qu’on pourrait bannir pour retrouver les jours heureux. Je sais que c’est partout, parmi nous.”

Donc si, all men. Et le dire ne consiste pas à accuser chaque homme individuellement, mais à souligner qu’il existe un continuum de violences, allant de la blague sexiste à l’agression pénalement caractérisée, comme l’identifie la philosophe américaine Rebecca Solnit dans Ces hommes qui m’expliquent la vie (L’Olivier, 2018). Ce continuum tisse une toile d’insécurité, d’angoisse et d’illégitimité autour des femmes, dont oui, all men profitent. Ne serait-ce que parce peu d’entre eux, du moins parmi les hétéros, se sont un jour posé la question de protéger leur verre dans un bar. De la même façon, chanter “ACAB !” en manifestation ne revient pas à dire qu’il n’existe pas de policier sympa ou qui ne fasse pas correctement son travail. Il s’agit plutôt de souligner la puissance de domination d’une institution qui protège systématiquement ses membres même lorsqu’ils sont à l’évidence coupables de violences qui auraient dû être évitées. Il ne s’agit donc pas d’essentialiser un groupe et les individus qui le composent en les soumettant à une condamnation d’office, mais de souligner les structures dans lesquelles ils baignent confortablement. À Avignon, et ce publiquement grâce au courage de Gisèle Pélicot, c’est le patriarcat qui est aussi en procès. »