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“Notre existence n’a de densité que sur l’horizon de la mort” : le temps et l'âge racontés par Roger-Pol Droit

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“Notre existence n’a de densité que sur l’horizon de la mort” : le temps et l'âge racontés par Roger-Pol Droit

Roger-Pol Droit. ©Arnaud Meyer/Leextra via opale.photo

Dans notre tout nouveau numéro, nous avons interrogé six philosophes qui ont tous vécu la contrainte d’un temps qui ne leur appartient plus tout à fait. Parmi eux, Roger-Pol Droit, qui explique ici pourquoi, selon lui, la vie n’a du sens que parce que le temps nous échappe.


« Il y a quelques années, ma fille a fait un long tour du monde dans des conditions parfois périlleuses. Je m’inquiétais souvent, et peu à peu la question de la transmission dans le temps s’est imposée. Si je disparaissais brusquement, elle ne saurait pas, malgré les nombreux livres que j’ai publiés, ce que j’ai compris ou non de l’existence. J’ai donc imaginé cette expérience de pensée : s’il ne me restait qu’une heure à vivre, que ferais-je ? Situation imaginaire, évidemment, puisque dans la réalité la dernière heure est souvent sans lucidité. Vous êtes sédaté, ou diminué, à moins d’être un condamné dans le couloir de la mort. En tout cas, la situation ne vous laisse pas faire le bilan philosophique de votre vie. Dans cette proximité imaginaire de la dernière seconde, certains expérimenteraient des drogues hallucinogènes, d’autres feraient l’amour, d’autres encore seraient tétanisés. Pour ma part, j’ai voulu en soixante minutes dire l’essentiel, l’écrire, comme un jeu et un défi. Je me suis rendu compte, à la faveur de cette expérience, que nous n’avons de rapport au temps – intense, vrai et entier – que si nous pressentons son arrêt inéluctable, l’approche d’une limite infranchissable. Cela n’est pas nécessairement un motif d’abattement ou de désespoir. Mais notre existence n’a de densité que sur l’horizon de la mort. J’ai entrevu ainsi que parler de “mon” temps n’a pas vraiment de sens : le temps ne nous appartient pas.

Vertige (et vestiges) du temps lyophilisé

L’écriture ne permet pas seulement de nous réapproprier le temps mais aussi de nous y soustraire. Ce que j’écris restera quand j’aurai disparu – même si je ne sais pas au juste pour qui ni comment. Des graffitis tracés par des légionnaires romains dans un bordel d’Égypte nous sont restés : rien de glorieux ni de sublime, mais deux mille ans plus tard, nous savons ce qu’a pensé, un instant, ce soldat. Des chercheurs ont planché pour le transmettre ! Une pensée fugitive, une fois tracée, conserve le pouvoir d’être réactivée par la lecture. C’est du temps lyophilisé, si l’on peut dire, ce que je trouve vertigineux. Et c’est valable pour n’importe quelle écriture, banale ou littéraire. C’est pourquoi l’idée d’avoir du temps “à soi” me paraît finalement une illusion, un fantasme. Bien sûr, nous rêvons de nous préserver du bombardement croissant de notifications, de demandes, de sollicitations. Pourtant, à mes yeux, notre temps appartient aux autres : à ceux qui achètent nos heures de travail, à ceux qui réclament notre attention ou la captent au moyen des algorithmes. Le temps “à soi” est aussi “aux autres” : prodiguer des soins, s’occuper des gens qu’on aime – amis, amants, famille… –, transmettre. Notre temps disponible est finalement dirigé, contrôlé, façonné par d’autres ! Malgré tout, Sénèque a raison de soutenir que “seul le temps nous appartient”, à condition de ne pas l’entendre littéralement. Ce qui dépend de nous, dans la perspective stoïcienne, c’est la conscience même du temps, l’importance et l’attention que nous devons lui accorder. » 

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