Entretien

Owen Lovejoy : “ À de nombreux égards, les humains sont plus ‘primitifs’ que les chimpanzés”

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Cet article est issu du numéro 35 de Philosophie magazine « 35 - hiver 2009 », en kiosque le 29 novembre 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Dix-sept ans après sa découverte, Ardi révèle enfin ses secrets. Que nous dit son anatomie sur l’évolution de l’homme ?

Owen Lovejoy : Avant la découverte d’Ardipithecus, Lucy était le plus lointain ancêtre doté d’un squelette complet. Notez que nous connaissons très bien son espèce (Australopithecus afarensis), dont nous avons retrouvé beaucoup d’autres spécimens. Lucy avait un cerveau relativement petit, peut-être légèrement plus grand, proportionnellement au corps, que le cerveau d’un chimpanzé, mais guère plus. Le cerveau d’Ardi est également à peine plus petit que celui de Lucy, mais rien n’est certain, vu la taille de l’échantillon.

Lucy était adaptée à la marche debout et nous ne savions tout simplement pas comment étaient ses ancêtres avant de récupérer Ardi. Par conséquent, beaucoup de gens supposaient qu’ils étaient de type chimpanzé. Et ils cherchaient des traits de chimpanzé dans le squelette de Lucy. Seulement voilà, Ardi n’est pas comme un chimpanzé. Ses mains et ses pieds, son dos et son pelvis sont très différents de ceux des chimpanzés. Pourquoi ? Parce que depuis leur dernier ancêtre commun, celui dont les chimpanzés et les humains sont chacun descendants, les deux lignées ont évolué différemment. La lignée humaine a conservé beaucoup de traits que le LCA (Last common ancestor , dernier ancêtre commun) a hérité de singes du Miocène : la main a été modifiée pour obtenir une plus grande dextérité (mais il s’agit d’un petit changement) ainsi que le pied et le pelvis pour faciliter la marche debout. En revanche, la lignée des chimpanzés a évolué et transformé les traits du LCA de manière à pouvoir mieux grimper à la verticale et se suspendre aux arbres. Donc, à de nombreux égards, les humains sont « plus primitifs » que les chimpanzés. Bien entendu, les humains ont fait évoluer d’autres traits beaucoup plus que les chimpanzés, particulièrement le cerveau – dans ce sens, le chimpanzé est plus primitif.

 

Est-ce que cette découverte vous amène à repenser ce qu’est l’humain ?

Oui. Car Ardi nous a apporté un tas d’informations. Et parmi celles-ci, que les canines, chez les mâles de l’espèce, ont été quasi éliminées en tant qu’éléments de menace et/ou de combat dans ce que l’un de mes collègues a baptisé le tournoi du sexe : le succès de la reproduction mâle est déterminé par le choix des femelles. S’il existe une « culture biologique » – c’est-à-dire pilotée par les gènes – de la menace et de l’intimidation (bien plus répandues que le combat), alors les femelles vont élire ceux qui ont le « meilleur » équipement. La perte de l’élément primordial de ce type de comportement dans Ardi signifie que les femelles choisissaient les mâles sur d’autres bases, probablement la régularité à fournir de la nourriture ou leur capacité à protéger leurs rejetons. La raison pour laquelle des espèces suivantes (comme Australopithecus) ont été gagnantes tient à ce qu’elles ont hérité de ce changement fondamental dans la structure du comportement social. Voilà pourquoi elles ont réussi là où tous les autres hominidés ont échoué. Australopithecus est devenu une sorte de mauvaise herbe qui envahissait toute sorte d’habitat. Ses descendants ont envahi la terre entière (à l’exception du Nouveau Monde) grâce à une stratégie de reproduction bien supérieure à celles des autres primates.