La lettre du lundi

Passion huiles essentielles

Temps de lecture : 3 min

Passion huiles essentielles

© Kelly Sikkema/Unsplash

« Il y a de plus en plus de naturopathes autour de moi. J’étais un peu souffrant l’autre jour, et un ami rationaliste m’a conseillé le cocktail tea tree/menthe poivrée. Dans ma cuisine, j’ai également découvert un petit placard empli de flacons aux noms poétiques : hélichryse italienne, basilic tropical, gaulthérie odorante… Même si, en matière de médecine, j’appartiens plutôt à la team Doliprane-Augmentin, j’ai essayé. Je n’ai pas guéri. Mais l’expérience m’a bien plu.

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C’est la folie des huiles essentielles, ces temps-ci. Tous les pharmaciens que j’ai consultés me l’ont confirmé. Auparavant prisées par les hippies, les écolos, les bobos ou les apprenties sorcières, elles enduisent, adoucissent et parfument nos peaux, nos gosiers, nos maisons, nos produits de beauté et nos lessives. J’en ai parlé à ma nièce, médecin généraliste. Elle a constaté chez ses patients une hausse de la demande depuis le Covid. En réaction aux confinements, aux vaccinations, aux hospitalisations, une partie de la société s’est tournée vers cette automédication naturelle présumée plus douce que la médecine standard. Le désir d’assainir les atmosphères a également joué. Le point positif, selon elle, est que le traitement par les huiles permet aux patients de s’approprier leurs symptômes et d’adhérer à leur prise en charge. Mais elle n’en prescrit pas pour autant et prévient les adeptes qu’il faut rester très prudent. Il s’agit d’un produit extrêmement concentré, qui contient parfois de l’alcool. Il peut provoquer des problèmes digestifs et même des convulsions chez les personnes fragiles, les enfants ou les femmes enceintes. Certaines huiles essentielles, d’ailleurs, ne peuvent être ingérées. Il vaut mieux ne pas se tromper.

Si nous baignons dans les huiles, c’est pour des raisons sociétales profondes : désir de prendre en main le soin de son être, de se sentir sujet de sa médication ; redécouverte des vertus des plantes au moment où la biodiversité se réduit ; méfiance à l’endroit des grands groupes pharmaceutiques ; plaisir de fabriquer soi-même ses produits du quotidien… Mais il y a aussi dans l’usage des huiles essentielles un plaisir des sens et de l’esprit, une opération à la fois phénoménologique et conceptuelle. Du côté des sensations, c’est plus qu’intense. Il faut avoir l’estomac bien accroché pour sentir ou ingérer quelques gouttes de ce jus distillé, même adoucies par un peu de miel ou de sucre. On se sent littéralement envahi par une substance étrangère au parfum et au goût d’une densité presque insoutenable. Consommer ces élixirs, c’est devenir-eucalyptus, devenir-cannelle, etc. Certains verront un voyage chamanique dans cette transe-par-autrui. De mon côté, ça m’a surtout rappelé un shot d’alcool fort. D’autant qu’un des autres plaisirs sensoriels des huiles essentielles est celui de composer son propre cocktail. J’ai remarqué qu’on pouvait passer des heures, en compagnie du pharmacien, à inventer sa pharmacopée : “L’association tea tree/menthe poivrée est très efficace, mais j’ajouterais une larme d’Origanum vulgare…” Le soin aux huiles essentielles, c’est comme un negroni (gin + vermouth + Campari), mais bon pour la santé. Il faut s’attendre, dans les quartiers branchés des villes, à l’ouverture prochaine de bars à huiles. Bref, ce remède de grands-mères, intense et mixologique, a quelque chose d’ultramoderne.

Quant à la lecture conceptuelle des huiles essentielles, elle concerne… la notion d’essence. L’essence, c’est la grande quête de la philosophie, de Platon à Husserl. Dans un monde de faux-semblants, de confusion, d’impermanence, les penseurs dits idéalistes ont cherché à définir l’eidos, fixe et éternel, des phénomènes relatifs et provisoires. Atteindre l’essence (du Bien, du Beau, du Vrai, mais aussi, suggère Platon dans le Parménide, de la boue ou des poils), c’est viser directement ce qui ne change pas et qui résume toutes les variantes possibles du réel. Un peu perdus dans un univers compliqué, notre goût pour les huiles essentielles nous donne le sentiment de toucher à l’essence vraie et définitive de la diversité du vivant. Il suffit d’acquérir quelques-uns de ces petits flacons – pas donnés, d’ailleurs. Le risque, c’est de plonger dans l’essentialisme, d’avoir réponse à tout, de ne jamais douter de ces remèdes. C’est ce qu’on reprochait à Platon, adepte des philosophes-rois. C’est aussi le travers de certains convertis aux médecines douces. Pour ma part, même si je n’ai rien contre un cocktail de plantes ou une tisane de curcuma, je veux conserver la liberté de choisir mes drogues. Contre le rhume ou le mal de tête, ma doctrine est existentialiste : l’existence précède l’essence. »