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“Pays légal” contre “pays réel”, de Charles Maurras à Marine Le Pen

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“Pays légal” contre “pays réel”, de Charles Maurras à Marine Le Pen

De g. à dr. : Charles Maurras © Domaine public, et Marine Le Pen © J.E.E/Sipa.

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La condamnation de Marine Le Pen réactive une idée ancrée à l’extrême droite, l’opposition entre le « pays légal », celui des gouvernants hors-sol et des juges aux ordres, et le « pays réel », le peuple majoritaire et laborieux. Mais saviez-vous que ces termes étaient déjà utilisés par Victor Hugo au nom d’une République égalitaire – avant d’être captés par Charles Maurras et Maurice Barrès ? Voici l’histoire d’une dichotomie qui n’a pas disparu. 


 

Une petite musique monte depuis quelques années à droite et à l’extrême droite. Elle culmine avec la peine d’inéligibilité prononcée à l’encontre de la cheffe du groupe RN à l’Assemblée, condamnée à quatre ans de prison dont deux fermes [lire notre article sur le « gouvernement des juges » en question, avec Jacques Krynen]. Si la décision est contestée d’un point de vue juridique, plusieurs cadres d’extrême droite n’hésitent pas à user d’une rhétorique qui emprunte au nationalisme de la fin du XIXe siècle. Lors d’une réunion organisée avec les députés du Rassemblement national le 1er avril à l’Assemblée, Marine Le Pen tempête : « L’élection présidentielle était l’objectif assumé des magistrats. L’exécution provisoire a été décidée pour m’empêcher d’être candidate à l’élection présidentielle. Qui est souverain ? Le peuple ou les magistrats ? Il me semble que c’est le peuple. » Elle pointe du doigt « le système », qui aurait « sorti la bombe nucléaire ». « On ne se laissera pas faire et nous défendrons le droit des Français de voter pour qui ils souhaitent », s’exclame-t-elle. Dans l’imaginaire de l’extrême droite, cette rhétorique est loin d’être nouvelle. Elle s’inscrit même dans une longue tradition, que le Rassemblement national perpétue. Sa source ? L’opposition entre un « pays légal » et un « pays réel ».

De la gauche vers la droite

Dans l’histoire, l’opposition entre pays réel et du pays légal a été brandie par la droite aussi bien que par la gauche. Au XIXe siècle, son sens est flottant. Le slogan a d’abord été antimonarchiste avant de devenir antirépublicain et antisystème. Une des premières manifestations de cette opposition remonte à la critique du suffrage censitaire, réservé aux électeurs les plus aisés. Dans Les Misérables (1862), Victor Hugo peste contre le règne de Louis-Philippe sous la Monarchie de Juillet (1830-1848). Le « pays réel », sous la plume de l’écrivain, représente tous ceux qui ne peuvent pas payer le cens, l’impôt qui conditionne le vote. Durant cette période, seulement 300 000 citoyens, que Hugo décrit comme des « privilégiés », peuvent voter. « Le droit démocratique confisqué, les protestations de la rue réprimées violemment [...] l’absorption du pays réel par le pays légal, le gouvernement de compte à demi avec trois cent mille privilégiés, sont le fait de la royauté », assène-t-il. En 1834, dans un discours à l’Assemblée nationale, le libéral-conservateur et ministre de l’Instruction publique François Guizot défend la politique menée par Louis-Philippe : « Nous nous sommes adressés au pays légal ; notre prétention à nous est que le pays réel tout entier, la masse immense des cultivateurs, des pères de famille, des hommes honnêtes et laborieux est en parfaite harmonie avec le pays légal qui représente la France », indique-t-il. L’idée d’un peuple dépossédé trouve un écho dans les écrits de l’historien libéral-républicain Jules Michelet. Dans Le Peuple (1846), celui-ci considère que les classes laborieuses sont dotées d’une « chaleur vitale » qui manque aux privilégiés. La petite élite gouvernante n’est pas le peuple réel et légitime. « Pour les salons, je n’en suis sorti jamais sans trouver mon cœur diminué et refroidi », regrette-t-il. Ce qui lui fait dire qu’il « faut s’en aller dans les champs et causer avec un paysan ». Mais en 1873, dans La Légitimité, le penseur contre-révolutionnaire Antoine Blanc de Saint-Bonnet réactive l’opposition en la teintant d’un sens antirépublicain. Selon lui, c’est la République, construction abstraite, qui tend à faire disparaître le pays réel, composé de terroirs, de régions très diverses, d’êtres de chair et de sang. « Ne l’oublions pas, ce que l’on nomme ici une représentation de la France n’est qu’une représentation de tous les ambitieux de France. Le pays réel disparaît », rappelle-t-il. Pour le philosophe chrétien, la « représentation universelle » ne serait pour lui que le « tombeau des provinces », la suppression de l’individu incarné et la source du despotisme. « C’est par la province [...] qu’on brisera du même coup le despotisme et la Révolution. Rétablissons la nation, et non la lutte parmi ses éléments », affirme-t-il. Pour Blanc de Saint-Bonnet, la solution passe par la monarchie, qui tisse un lien entre les hommes et le roi, et qui réunit toutes les régions.

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