La lettre du mardi

Périscolaire : pourquoi avons-nous renoncé à veiller sur nos enfants ?

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Périscolaire : pourquoi avons-nous renoncé à veiller sur nos enfants ?

©Jess Zoerb/unsplash

« Impossible, face au scandale du périscolaire, de fermer les yeux – a fortiori lorsqu’on s’apprête, comme moi, à voir son enfant entrer en maternelle. Impossible, en tant que journaliste, de trouver les mots adéquats pour décrire ces atrocités. Une question doit cependant être formulée, me semble-t-il : comment en sommes-nous arrivés là ?


Comme toute éditorialiste, j’ai horreur de me répéter. En décembre dernier, je m’étranglais déjà sur les révélations lunaires qui avaient été faites au sujet des innombrables violences commises sur les enfants depuis la réforme de leur garde durant les temps dits “périscolaires”. 

Comme tout le monde, je découvrais, sans voix, que les tout-petits étaient depuis des années confiés à littéralement n’importe qui – des gens recrutés sans qualification, sans entretien, sans même une vérification du casier judiciaire – et que ce dysfonctionnement institutionnel majeur avait – surprise ! – conduit à une catastrophe systémique : l’irruption de pédocriminels en contact direct avec nos enfants.

Des “mesurettes” face à la tempête ?

En désespoir de solutions, je m’étais demandé s’il ne fallait pas interdire l’accès aux métiers du périscolaire aux hommes, auteurs de 98 % des violences sexuelles hors cadre familial. Une mesure de précaution que je comparerais au confinement face au Covid : temporaire et insatisfaisante, à n’appliquer qu’en attendant de trouver un vaccin. Or, en l’occurrence, nous sommes face à une épidémie. Rien qu’à Paris, le parquet enquête actuellement sur 84 maternelles, soit plus d’une sur trois (sur les 273 établissements publics que compte la ville). Et les “mesurettes” annoncées par la majorité réélue – comme la présence de “boîtes à papillons” dans lesquelles des mouflets de 3 ans seront censés déposer des mots pour dénoncer les viols qu’ils ont subis (sans blague !) – sont tout sauf à la hauteur de l’événement.

Une question cependant m’obsède de manière croissante : comment avons-nous pu collectivement en arriver là ? Comment notre société a-t-elle pu atteindre un tel degré de négligence vis-à-vis de ce qui devrait lui être le plus cher – sa descendance ? “Il y aura toujours des individus et des sociétés qui se retournent contre leurs enfants, brisant l’ordre naturel que décrivait Aristote dans son Éthique à Nicomaque : ‘Le parent offre à son enfant ses plus grands dons, son existence, mais il lui fait aussi le don de son affection et de l’éducation’”, déclare la philosophe Elisabeth Young-Bruehl, au début de son essai Childism. Paru en 2011, il dénonce l’“infantisme”, soit le fait que les enfants soient victimes de discriminations et de violences spécifiques – sur le modèle du racisme ou du sexisme. Notons que ce livre n’est toujours pas traduit en France, ce qui en dit long sur notre je-m’en-foutisme vis-à-vis des plus jeunes.

L'oubli de l'enfance en France

Depuis longtemps, je suis effarée par le statut de l’enfant dans notre pays. Entre la SNCF qui veut les exclure de ses wagons pour cadres sup’, le serveur de brasserie qui m’explique que je ne peux pas m’asseoir pour allaiter en terrasse parce que la poussette prend de la place, ces amis qui affirment ouvertement détester les mômes (alors qu’ils passent leur temps à guetter la moindre remarque homo- ou grossophobe)… Sans parler des horreurs de l’aide sociale à l’enfance. Parfois, je me dis que l’enfant est la dernière roue du carrosse des inégalités que nous aimons tant pointer – il est invisible, tout simplement.

Et si ce scandale était l’aboutissement de cet “infantisme d’atmosphère” ? Aurions-nous été plus vigilants si nous n’avions pas renoncé depuis des lustres à nous intéresser à notre progéniture ? “Le miracle qui sauve le monde de la ruine, c'est le fait de la natalité, dans laquelle s'enracine ontologiquement la faculté d’agir”, selon la célèbre formule d’Arendt dans Condition de l’homme moderne en 1958. Aujourd’hui, nous vivons dans une société qui ne veut plus des enfants, littéralement : nous n’en faisons plus, et, quand nous en avons, nous les traitons comme des moins-que-rien.

Faire taire le nouveau

Mais de quoi cet abandon est-il le symptôme ? D’un renversement des valeurs, sans doute. Pour Nietzsche, l’enfant est “un renouveau et un jeu, une roue qui se déroule d’elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation” (Ainsi parlait Zarathoustra). Soit l’inverse de l’homme du ressentiment, ce produit de la modernité qui ne songe qu’à critiquer, déconstruire tout idéal et cracher sur la poésie. 

L’enfant est l’affirmation pure, il est seul capable de créer de nouvelles valeurs. Au fond, nous lui en voulons : nous envions son innocence, nous qui sommes pessimistes ; nous envions son avenir, nous qui sommes nihilistes. Malades de notre déclinisme et de notre relativisme, nous sommes devenus incapables de penser le futur comme une nouveauté radicale, comme autre chose que le résultat de nos frasques. Pour l’oublier, nous préférons nier la présence et les besoins de la génération qui nous succédera – au point de la mettre en danger. À quand le grand réveil ? »

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