Au bistrot
Peter Szendy. L’auditeur libre
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Cet article est issu du numéro 26 de Philosophie magazine « 26 - février 2009 », en kiosque le 29 janvier 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Musicologue de formation devenu philosophe de l’écoute, Peter Szendy construit une œuvre originale, hybride, qui va de la structure intime des tubes à l’archéologie de la surveillance auditive, en passant par la saisie des corps fantômes des musiciens.
« Longtemps, j’ai détesté les tubes. » Est-ce l’antique juke-box du Dix Bar, rue de l’Odéon à Paris, où nous sommes attablés, qui se plaint ainsi de sa condition ? Non, c’est Peter Szendy, qui a récemment publié Tubes. La Philosophie dans le juke-box (Minuit). « On a beau les haïr, les tubes sont incontournables. Ils sont là, autour de nous. En nous, surtout », précise-t-il. Son nouvel essai révèle la singularité de ces chansons à succès, à la structure « circulaire, tubulaire ». Qu’on se le dise, le tube produit du rapport à soi. C’est son « ipséité » fondamentale. S’il se décrit lui-même, il me donne en même temps accès à moi-même. Je m’identifie au je qui se chante. Objet d’amour ou proie de ma haine un jour, entêtante répétition toujours, le tube a cette propension diabolique à me ventriloquer, comme le montre bien le film d’Alain Resnais On connaît la chanson.
« Le tube est sa propre musicologie », résume doctement Peter Szendy. Pourtant, c’est moins sa perfection close que ses ramifications vers la fragilité de la psyché qui intéressent ce penseur. Musicologue de formation, né en 1966 à Paris de parents hongrois, il enseigne aujourd’hui l’esthétique à l’université de Nanterre. Conseiller à la Cité de la musique, traducteur des écrits multilingues de son compatriote Béla Bartók – « une folie babélienne » –, fan de Bill Evans et de Mahler, auteur d’une thèse sur le compositeur contemporain Emmanuel Nunes et d’un livret devenu livre, Les Prophéties du texte-Léviathan. Lire selon Melville, trame de l’opéra de Georges Aperghis Avis de tempête, Peter Szendy fait la grimace quand on évoque « la » musique. C’est d’ailleurs pour marquer son désaccord avec la notion d’écoute totale, structurelle, élaborée par Theodor W. Adorno qu’il a écrit Écoute. Une histoire de nos oreilles (Minuit, 2001), préfacé par Jean-Luc Nancy. L’écoute, selon lui, est toujours « fragmentaire, finie, défectueuse ». La musique l’ennuie dès qu’elle se replie sur elle-même, sphère experte et constituée. « Le fait de me définir comme musicologue me met mal à l’aise. Et je n’aime pas beaucoup le mot mélomane ; je le déforme souvent en “mélomaniaque”. »