La question existentielle
Peut-on croire au destin et être libre ?
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Face à une rencontre qui transforme l’existence… comme face à un accident qui en fait dévier le cours, l’idée de destin est souvent invoquée, par les religions en particulier, comme une croyance qui nous prive de nos pouvoirs. En se mettant dans les pas de Spinoza, Nietzsche et Camus, la philosophe Audrey Jougla nous invite à nous rapporter à notre destin… sans renoncer à notre liberté et à notre responsabilité. En somme, à vouloir ce qui nous advient ! À vous de jouer.
Qui n’a pas déjà éprouvé cette sensation ? C’est une rencontre qui bouleverse notre vie, ou un emploi que l’on obtient et qui en change tout le cours, mais qui, tout bien considéré, ne tenait à pas grand-chose. Il s’en est fallu de peu pour que ces événements, que l’on sait a posteriori fondamentaux dans notre parcours, ne surviennent pas. Une question de chance, une improbable coïncidence, une synchronicité – ou un alignement des planètes diront trivialement certains –, à moins qu’il ne s’agisse du destin ?
Dans le langage courant, dire que « c’était le destin » revient à exprimer une certaine impuissance face à de la fatalité : c’était écrit, on ne pouvait pas lutter. Invoquer le destin permet de ne pas chercher à expliquer les événements, les plus heureux comme les plus sombres, parce que les probabilités sont parfois infimes ou que l’enchainement des faits défie la raison. Il semble qu’il fallait que ça arrive.
Croire au destin (fatum en latin) revient à considérer nos vies humaines comme déjà jouées : la partie est écrite, ou du moins la trame principale est déjà bien décidée. Par qui ? Les religions ou les croyances divergent dans leurs réponses : ce peut venir d’une décision céleste (de Dieu ou des dieux) ou être la résultante de nos comportements dans des vies antérieures (le karma) ou encore un choix délibéré des âmes qui s’orientent en connaissance de cause vers les vies humaines qu’on leur présente – comme ce que propose le mythe d’Er, relaté dans le livre X de la République de Platon.
“Le problème, avec le destin, c’est qu’aussi fascinant qu’il soit, il réduit notre liberté à néant”
Quelle que soit l’émanation de la volonté qui présiderait aux destins humains, il y aurait des évènements, heureux ou malheureux, qui nous attendent et que nous allons traverser quoi que l’on fasse. La dimension magique et mystérieuse de cette notion tient pour beaucoup dans son pouvoir de fascination. L’avantage de la philosophie est alors d’envisager le destin avec plus de scepticisme et de discernement, et ce même pour les philosophes providentialistes, et surtout de distinguer ce qui relève de nos comportements, c’est-à-dire d’une éthique. Car le problème, avec le destin, c’est qu’aussi fascinant qu’il soit, il réduit notre liberté à néant : nous ne serions que des pantins ignorants, et ce l’on nomme liberté serait le nom de notre crédulité.