Liberté, égalité, identités
C’est (pas) ton destin !
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Cet article est issu du numéro 147 de Philosophie magazine « Liberté, égalité, identités - Comment reconnaître nos différences ? », en kiosque le 18 février 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
De tous côtés, on réclame aujourd’hui la reconnaissance des identités au nom du sexe ou du genre, de l’origine ethnique ou « raciale », de la religion ou de la nation. Comment leur faire droit sans assigner les individus à leurs communautés ? Peut-être en apprenant à voir dans l’identité, plus qu’un choix et moins qu’un destin, un devenir.
Imaginons la scène suivante. Lors d’un dîner auquel je suis invité avec ma femme, née à Paris de parents martiniquais, notre hôte s’adresse ainsi à elle : « Tiens, toi qui es une femme noire issue d’un milieu populaire, je suppose que tu es sensible à la problématique de l’“intersectionnalité”. D’après ce que j’ai compris, c’est l’idée que, dans ton cas, on cumule les discriminations. » Imaginons que le même interlocuteur s’adresse ensuite à mon ami Nathan : « Toi qui es juif, tu n’es pas mal à l’aise avec la politique coloniale israélienne dans les territoires occupés ? » Et qu’il taquine ensuite mon ami Ramon sur la discrétion de son homosexualité. Voici des paroles qui ne manqueraient pas de créer un trouble, voire une levée de boucliers. De quel droit notre hôte se permet-il d’enfermer ses convives dans ce qu’il croit être leur identité ? Imaginons maintenant les mêmes propos mais formulés à la première personne dans un climat de confiance. Au cours du dîner, tandis que la discussion tourne autour des manifestations du mouvement Black Lives Matter, ma femme dirait : « Je dois vous avouer qu’en tant que femme d’ascendance martiniquaise, j’ai été remuée par ce mouvement qui a réveillé en moi des microsouvenirs douloureux. Être une femme noire issue d’un milieu modeste en France métropolitaine, c’est être surexposée aux discriminations. Je crois qu’on appelle cela l’intersectionnalité. Et cela me parle. » Nathan nous ferait part du fait qu’en tant que juif issu d’une famille de déportés, son attachement à Israël ne l’empêche pas de critiquer la politique de cet État vis-à-vis des Palestiniens. Et Ramon ferait le récit drolatique de ses virées dans les boîtes de nuit gays. Qu’est-ce qui distingue ces deux dîners, à part le fait que le premier sera raté, quand le second permettra à chacun de passer un bon moment ? Répondre à cette question, c’est débroussailler le problème que pose l’affirmation contemporaine des identités.