Enquête

Sartre et Beauvoir étaient-ils des salauds ?

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Sartre et Beauvoir étaient-ils des salauds ?

Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. © Keystone Pressedienst/Photo12

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Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine « Philosophes résistants », en kiosque le 13 mai 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Leur vie durant, Sartre et Beauvoir ont célébré les vertus de l’engagement contre les « salauds » et les « lâches ». Mais qu’en est-il de leur comportement pendant la guerre ? Ont-ils vraiment été à la hauteur de leur philosophie ?

 

« Je suis au café des Trois Mousquetaires. » En recevant ce mot écrit de la main de Sartre et déposé dans le casier de son hôtel, Beauvoir se met à courir vers le lieu de rendez-vous. Nous sommes en mars 1941 et Sartre revient enfin du Stalag où il a été maintenu captif pendant neuf mois. Beauvoir est inquiète et fébrile. « Je pense que vous n’avez pas oublié comme je vous aime. […] Je ne suis absolument plus rien qu’une attente de vous », lui avait-elle écrit quelques semaines plus tôt. Malheureusement, les retrouvailles ne se passent pas comme prévu. 

La France libre à vélo 

Comme l’explique la philosophe dans La Force de l’âge (Gallimard, 1960), Sartre revient de prison « bardé de principes ». Il accuse alors la légèreté de sa compagne, et ses compromissions supposées. Selon lui, elle n’aurait pas dû recourir au marché noir. Elle n’aurait pas dû non plus signer un document certifiant qu’elle n’était « ni franc-maçonne ni juive » (document qu’il signera lui-même ensuite). Le philosophe annonce cérémonieusement qu’il faut « s’unir, organiser la résistance ». C’est peut-être ce jour-là que naît la figure que l’on connaît aujourd’hui, celle du philosophe engagé. Sartre fonde le groupe Socialisme et liberté, composé essentiellement de jeunes intellectuels : Beauvoir, alors âgée de 33 ans, mais aussi Merleau-Ponty et d’autres étudiants de la rue d’Ulm dont François Cuzin et Simone Debout. « Aucun de nous ne se sentait qualifié pour fabriquer des bombes ou lancer des grenades », se souvient la philosophe. Qu’à cela ne tienne, le groupe fabrique des tracts à l’aide d’une « machine à ronéotyper » – ancêtre de la photocopieuse souvent utilisée pendant la Résistance. L’été, Sartre et Beauvoir décident de partir illégalement sillonner la France libre à vélo afin d’établir des contacts en dehors de la zone occupée. Beauvoir se souvient de « l’allégresse » qu’elle ressent à « rouler à côté de Sartre, en paix, sur ces routes des Cévennes ». Pour le jeune couple, ces longues semaines de vacances sont une immense joie… quelque peu ternie par leurs plans de résistance qui n’aboutissent à rien. L’entreprise que Beauvoir estime être d’une « décourageante inefficacité » tourne court. Le couple rebrousse chemin peu de temps après et se retrouve de nouveau dans le Paris occupé, peuplé de soldats allemands. Les deux néo-résistants découvrent avec horreur que certaines de leurs connaissances, comme le jeune stagiaire de Beauvoir, Yves Picard, ont été déportées pour des faits de Résistance. Craignant d’être responsable de la mort de ses amis, Sartre choisit de dissoudre le groupe Socialisme et liberté. 

S’engager, mais sur le terrain des idées 

Échaudés par la peur et par l’échec de leur projet de résistance qui s’achève avant la fin de l’année 1941, les deux intellectuels s’attellent à faire ce qu’ils savent faire de mieux : écrire et étudier. Pendant cette période, Beauvoir lit Hegel. « Il était tentant, se souvient-elle, de s’abolir au profit de l’universel, de considérer sa propre vie dans la perspective de la fin de l’Histoire, […] alors, comme cela paraissait dérisoire cet infime moment du cours du monde, un individu, moi ! » Sartre commence, lui, à rédiger ce qui sera sa grande œuvre : L’Être et le Néant. Il reconnaîtra que l’écriture de cet ouvrage était pour lui un genre d’échappatoire, une façon de se plonger dans la pure spéculation philosophique. « L’Être et le Néant retrace une expérience intérieure sans aucun rapport avec l’expérience extérieure – devenue, à un certain moment, historiquement catastrophique – de l’intellectuel petit-bourgeois que j’étais », dira-t-il dans un entretien pour Le Nouvel Observateur en 1968. 

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