Peut-on être fier d'être soi ?
Manifestation pour les droits des homosexuels à New York, le 11 juillet 1976. © Warren K. Leffler / Library of congress
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du Hors-série n°67 de Philosophie magazine « Petit traité des vices à l’usage des honnêtes gens », en kiosque le 20 novembre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Face aux discriminations et à la honte de soi, notre époque redécouvre la fierté, notamment à travers les Gay Prides. Mais qu’est-ce qui distingue ce sentiment de l’orgueil narcissique ? Réponses avec Voltaire et Jean-Paul Sartre.
Greenwich Village, à New York, le 28 juin 1969. Un raid policier a lieu au Stonewall Inn, bar fréquenté par des travestis, transgenres, lesbiennes et gays. En réaction, la communauté LGBT locale descend dans les rues pour protester et des émeutes éclatent. Celles et ceux qui vivaient discrètement pour éviter la stigmatisation font soudain entendre leur voix dans l’espace public. C’est en hommage à ces manifestations que seront organisées l’année suivante, à Chicago, San Francisco, New York et Los Angeles, les premières Gay Prides – ou « marches des fiertés ». Forgée par le militant Thomas Lawrence Higgins, la formule confirme le constat déjà exprimé par Voltaire dans son Dictionnaire philosophique (1764) : « Fierté est une des expressions qui, n’ayant d’abord été employées que dans un sens odieux, ont été ensuite détournées à un sens favorable. »
Relever la tête
Qu’est-ce qui distingue la fierté de l’orgueil ? D’abord, la première est un sentiment, le second un trait de caractère. L’orgueilleux se juge constamment supérieur aux autres. La fierté est plus ponctuelle : on est fier d’une réussite, d’une réalisation particulière. N’est-il pas sain de savoir reconnaître ses propres mérites et d’accepter les éventuelles louanges qu’on nous adresse ? Ce n’est pourtant pas en ce sens que le mot de fierté résonne dans les Prides : on y fait entendre la fierté d’être ce que l’on est. Ne glisse-t-on pas alors de nouveau vers l’orgueil ? Non, car la fierté n’est pas une attitude de supériorité individuelle. Elle exprime plutôt un sentiment de dignité inaliénable. Loin de toute comparaison, la fierté tient à la conviction intérieure qu’a l’être humain de sa valeur. L’homme fier – du latin ferus, « sauvage, farouche, indocile » – ne se laisse pas atteindre par ceux qui entendent le rabaisser. Mais si la fierté relève d’une forme de confiance intérieure, comment expliquer qu’on en fasse un étalage public dans les fameuses « marches » ? « La fierté dans l’extérieur, dans la société, est l’expression de l’orgueil ; la fierté dans l’âme est de la grandeur », affirmait encore Voltaire. Les manifestations de fierté, masque d’un désir égoïste de reconnaissance et d’exhibition ?