Anthologie
Les jurys populaires : face-à-face philosophique
Représentation de la Cour de justice, avocats, procureurs et jurés, sous le règne d’Henri IV (1553-1610). Gravure du XVIIe siècle. © Aisa/Leemage
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Des citoyens ordinaires doivent ils rendre la justice ? Faut-il une compétence particulière pour juger d’un crime ? Peut-on vraiment se fier à des individus tirés au sort ? Ces questions, qui opposaient déjà les philosophes dans l’Antiquité, traversent toute la philosophie, et en particulier celle des Lumières, où s’est élaborée la vision moderne du politique.
Opposants
Socrate : “Personne ne veut s’en remettre au hasard pour le choix d’un pilote”
« Socrate excitait ses disciples au mépris des lois établies, en disant que c’est folie de nommer les magistrats à la fève [au hasard], alors que personne ne veut s’en remettre à la fève pour le choix d’un pilote, d’un charpentier, d’un joueur de flûte ou de tout autre ouvrier du même genre »
Xénophon, Mémorables, I
Tarde : “Le mérite du juré est dans son incompétence”
« L’ignorance, la peur, la naïveté, la versatilité, l’inconséquence, la partialité tour à tour servile ou frondeuse, des jurés, sont prouvées surabondamment. On en cite mille traits caractéristiques, mais laissons ces anecdotes, si instructives qu’elles soient. Le premier venu, quelle que soit sa profession et pourvu que sa moralité ne soit pas trop au-dessous de la moyenne, peut être juré ; si par hasard, il est suspect de quelque compétence judiciaire, on se hâte de le récuser. Son mérite est dans son incompétence. Comment s’étonner, après cela, de son insuffisance ? On tire au sort ces singuliers magistrats : c’était sans doute une garantie de haute sagesse aux époques superstitieuses qui attachaient à l’élu du sort un caractère providentiel ; mais ce qui est plus aléatoire encore que le choix de leur personne, c’est le sens de leur décision. Elle dépend, d’abord, du plus ou moins d’éloquence dépensée par l’avocat, et de quelle éloquence ! Les salles d’assises semblent être le conservatoire de tous les lieux communs de la rhétorique démodée »
Gabriel Tarde, Philosophie pénale (1890)
Bergson : “Le jury s’abandonne en réalité au sentiment, à une impulsion irréfléchie”
« Il n’est pas douteux que le jury se montre, dans beaucoup de cas, scandaleusement indulgent. Il est tout disposé à absoudre les crimes dits “passionnels”. […] Il y a d’abord une idée qui n’entre que très difficilement dans l’esprit des jurés : c’est que la justice humaine poursuit avant tout un but de défense sociale. Si, au cours d’une délibération, un juré plus ou moins philosophe invoque cette considération, il s’aperçoit tout de suite qu’elle n’a aucune prise sur l’esprit de ses collègues. Dites aux jurés qu’en acquittant l’individu qui a tué, ils armeront le bras de beaucoup d’autres ; dites-leur que leur verdict d’acquittement va condamner à mort des innocents, qu’ils doivent penser aux répercussions sociales de la décision qu’ils vont prendre, vous ne serez pas compris, vous ne serez même pas écouté. Pourquoi? Parce que le juré se sent ou se croit tout-puissant. Il n’a de comptes à rendre à personne. Il n’a pas à donner de raisons. Il n’est pas strictement obligé de délibérer. Il écrit sur son bulletin “oui” ou “non”, et avec ce “oui” ou “non”, il acquitte ou condamne. Cela lui donne l’idée qu’il est appelé à décider, par un libre décret de sa volonté, de ce qui est juste ou injuste. Volontiers il se mettrait au-dessus des lois – il n’a que faire de l’intérêt social. Il ne doit écouter que sa conscience, dit-il ; et croyant, de bonne foi, suivre sa conscience, il s’abandonne en réalité au sentiment, à une impulsion irréfléchie »