La question existentielle

Peut-on vivre sans amour ?

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Peut-on vivre sans amour ?

Lucrèce, Arthur Schopenhauer et Albert Camus. ©Domaine public x2 - ©Brandstaetter images/Votavaakg/AKG

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Sentiment le plus universel sur lequel on jette parfois un voile pudique, l’amour pave nos existences. Source de souffrance pour les uns, de bonheur infini pour les autres, le sentiment amoureux est une grande épopée. Mais peut-on vivre sans amour – sans aimer ni être aimé ? Tour d’horizon philosophique, entre Lucrèce, Schopenhauer et Camus.


Assis à la terrasse d’un petit café de village, je surprends une curieuse conversation entre deux hommes. « J’ai passé trente années de ma vie avec une femme que je n’aimais pas. Je travaillais toute la semaine, je rentrais tard le vendredi soir et je ne la voyais que le week-end », lâche le premier. Son compère n’en croit pas ses oreilles. Il vitupère et semble cueilli par l’aveu de son compagnon. « Tu ne te rends pas compte de ce que tu dis, qu’est-ce que c’est triste, tu ne peux pas ne pas aimer », lui lance-t-il avec une pointe de pitié. De longues secondes passent et la conversation se tarit : l’amour est laissé au placard pour la journée.

L’air de rien, ces deux hommes viennent de soulever une question aussi épineuse que délicate, qui a occupé une myriade de philosophes : peut-on vivre sans amour – sans aimer ni être aimé ? Non pas l’amour pour la nature, Dieu ou les animaux, mais bien l’amour romantique : l’éros, l’amour-passion pour une autre personne. Souvent irrésistible, il nous fait voir en l’être aimé le prolongement de nous-même. Il tourmente et porte en lui une part d’insaisissable. Il peut aussi être enchanteur et ordonne le sens d’une vie. Peut-il ne pas exister ? Si l’on part du mythe d’Aristophane, prémice de la rencontre romantique conté dans Le Banquet de Platon, l’amour semble être au commencement de nos existences. Nos vies ne sont qu’une grande quête de l’âme sœur, de la part de nous-mêmes arrachée par les dieux pour nous punir de notre arrogance. Si cette recherche n’est rien de moins que la définition de l’amour pour Milan Kundera (« L’amour, c’est le désir de cette moitié perdue de nous-mêmes »), il n’empêche qu’elle pose question. Abreuvé de cet imaginaire, l’être humain, de manière intuitive, en est à peu près persuadé : il ne peut vivre sans amour. Pourtant, loin de ce credo, penser que l’amour n’est pas indispensable à une vie épanouie n’est pas saugrenu. Si certains poussent des cris d’orfraie à la simple évocation de cette idée, ils oublient que cette conception est loin d’avoir été marginale dans l’histoire de la philosophie et des relations. Alors, comment comprendre le geste de ceux qui écartent de leur existence le sentiment amoureux ?

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