Pierre-Noël Giraud, Michel Lussault. La nouvelle lutte des places

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Cet article est issu du numéro 99 de Philosophie magazine « Nomades contre sédentaires », en kiosque le 28 avril 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

C’est le nouveau visage de la lutte des classes : elle s’exprime désormais dans notre rapport plus ou moins libre à la mobilité dans l’espace. C’est là l’intuition forte du géographe Michel Lussault, et elle rejoint les recherches de l’économiste Pierre-Noël Giraud, qui analyse les rapports sociaux selon la dialectique de l’emploi nomade et sédentaire.

Les grandes questions du moment flottent dans l’air. Encore faut-il être capable de s’en emparer pour transformer l’esprit du temps en questions précises et rigoureuses. C’est ce à quoi s’adonnent les chercheurs du contemporain. Pierre-Noël Giraud et Michel Lussault sont de ceux-là. Le premier est économiste et a mis au point un nouveau modèle économique très stimulant, fondé sur la distinction entre « nomades » et « sédentaires ». À l’âge de la globalisation, soutient-il, la division fondamentale ne passe plus entre détenteur du capital et détenteur de la force de travail, mais entre les nomades capables de se projeter dans la nouvelle économie mondiale et les sédentaires attachés à des territoires. Michel Lussault, lui, est géographe. Il travaille sur la prospective des grandes villes françaises, notamment du Grand Paris. Il s’intéresse moins aux cartes IGN qu’au rapport existentiel que les individus nouent avec l’espace, quand, sous le coup de la mondialisation et de l’urbanisation, toutes les places sont devenues instables. Qu’il s’agisse de l’accès à l’immobilier, à l’emploi, au réseau ou à une place dans le TGV, l’enjeu de la vie sociale se concentre aujourd’hui selon lui sur la capacité à prendre et à conserver sa place. C’est dire s’il était pertinent d’organiser une discussion entre eux pour voir comment « la lutte des places » de l’un répondait à la dialectique des « nomades » et des « sédentaires » de l’autre.

 

Pierre-Noël Giraud : En économie, le nomadisme a pris une ampleur sans précédent. Marchandises, capitaux, services, informations circulent en tous sens. Les choses qu’on fabrique et qu’on vend sont de moins en moins attachées à un territoire. Il y a aussi des nouveaux acteurs nomades, les grandes firmes globales qui mettent en compétition sur la scène mondiale tous les territoires. Enfin et surtout, il y a des emplois nomades, qui se distinguent très nettement des emplois sédentaires.

 

Michel Lussault : Qu’est-ce qu’un emploi nomade ?

 

« Demandez-vous si votre emploi peut être délocalisé et vous saurez si vous êtes nomade »

Pierre-Noël Giraud

P.-N.G. : Ce n’est pas le travail d’une personne qui voyage tout le temps. Même si certains sont appelés à circuler, les travailleurs nomades peuvent être fixés pour un temps sur un territoire. Seulement, si l’attrait de ce territoire vient à changer, les firmes nomades qui les emploient n’hésiteront pas à les délocaliser. Elles ont fait exploser les chaînes de valeur et peuvent localiser leur pôle Recherche et Développement près d’une grande université allemande, concevoir la publicité dans des bureaux en Angleterre et installer les usines de montage au Maroc. Seule la distribution est confiée à des sédentaires quand elle n’est pas sous-traitée à des chaînes logistiques comme Amazon. Les emplois sédentaires, eux, sont des emplois qui répondent à une demande locale et par là même sont attachés à un territoire. Un professeur de droit constitutionnel, un ouvrier du bâtiment, un boulanger ou une institutrice ne peuvent pas être délocalisés. Ils vendent des biens et services qui ne circulent pas. Alors qu’un trader, un ouvrier automobile ou un employé d’un centre d’appel vendent des biens et des services internationalement échangeables. Même si les emplois nomades restent minoritaires (20 % en France, 25 % en Allemagne, moins de 20 % aux États-Unis), concentrés dans la Silicon Valley, autour des grandes universités et à Wall Street, leur valeur ajoutée par emploi est partout supérieure à celle des emplois sédentaires. Pour savoir si votre emploi est nomade ou sédentaire, il suffit de vous demander si, dans le cas où vous le perdriez, celui-ci serait recréé au sein du même territoire ou délocalisé pour un coût plus compétitif.

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