Santé
Pollution sonore : quand le bruit rend fou
©Cecilia Miraldi/unsplash
Une étude de l’Agence européenne pour l’environnement vient de montrer que le bruit engendrait des troubles psychiques. De quoi confirmer l’intuition de nombreux penseurs : nous avons besoin de silence !
Omniprésent dans nos sociétés, le bruit met en péril nos équilibres psychiques, affirme une grande enquête de l’Agence européenne pour l’environnement parue le 24 juin. Parmi les chiffres les plus marquants, le vacarme urbain aurait causé 19 000 cas de démence et 3 000 troubles dépressifs en Europe en 2021. Ce n’est pas la première étude à pointer du doigt les liens, multiples, entre le manque de silence et certains troubles du psychisme. Entre autres problèmes, le bruit perturbe le sommeil et compromet ses fonctions réparatrices, tant sur l’esprit que sur le corps. Les troubles du sommeil, à leur tour, alimentent notamment des pathologies anxieuses que le bruit en lui-même exacerbe. Différentes études sur les riverains d’aéroports soulignent que la conjonction entre perturbations du sommeil et exposition constante au bruit provoque une libération excessive d’hormones de stress comme le cortisol. La chercheuse Clémence Baudin le rappelle dans sa thèse « Effets de l’exposition au bruit des avions sur la santé des riverains d’aéroports » (2019), évoquant des états de « détresse ».
Intrusion sonore
Le bruit est vécu par l’appareil psychosomatique comme une agression, une intrusion. La psychologie évolutionniste, ici, pourrait sans doute apporter quelques éclairages, en rappelant combien, dans un état primitif, repérer les bruits était bien souvent une question de vie ou de mort. Le bruit, et tout particulièrement le bruit fort, violent, imprévu, est un signal d’alarme, qui exige une réponse. Dans le monde contemporain, ces bruits jaillissent de toute part, sans cesse, dans un tintamarre chaotique, se superposant les uns aux autres. On ne s’étonne pas, alors, que d’autres études soulignent que l’exposition à des nuisances sonores chroniques provoque des phénomènes d’hypertension artérielle susceptibles d’engendrer, sur le plan somatique, des infarctus, des accidents vasculaires cérébraux, etc.
“Les tambours battants du progrès technique coupent l’homme de la possibilité d’un recueillement silencieux en lui-même”
Automobile, avions, radio, télé… Les tambours battants du progrès technique coupent l’homme de la possibilité d’un recueillement silencieux en lui-même. Comme l’écrivent Cynthia Fleury et Antoine Fenoglio dans Ce qui ne peut être volé. Charte du Verstohlen (2022), « le silence est l’un des facteurs-clés contribuant au bien-être, comme constitutif de la santé physique et mentale, et à son rétablissement ». Le silence a une fonction « clinique et thérapeutique parce qu’il préserve notre santé physique et psychique en nous protégeant des bruits indésirables qui produisent quantité de dommages ». Il joue donc un rôle essentiel dans l’équilibre psychique.
Le silence, une “sainte utilité”
Sans cesse, le bruit arrache l’esprit à lui-même. Le bruit constant provoque un éclatement de la personne, là où le silence apparaît au contraire comme l’occasion d’un recentrement. Pas toujours, sans doute : il arrive que, dans le silence, notre vie intérieure s’emballe, s’emporte dans une sorte de délire. Il n’en demeure pas moins, comme le souligne le médecin et philosophe suisse Max Picard dans Le Monde du silence (1948), que le silence est plus salvateur que tout autre remède : « Il y a plus d’aide et de guérison dans le silence que dans toutes les “choses utiles”. Le silence sans but, inexploitable […], interfère avec le flux régulier des choses utiles. Il renforce l’intouchable, il atténue les dommages infligés par l’exploitation. Il rend les choses entières, en les ramenant du monde de la dissipation au monde de la plénitude. Il donne aux choses quelque chose de sa sainte inutilité, car c’est ce qu’est le silence : une sainte inutilité. » Pour Picard, nous avons tous un besoin profond de silence pour nous épanouir.
“Dans les sociétés modernes, le silence apparaît réservé aux malades”
Le silence est une composante de la santé. Pourtant, ce silence apparaît réservé, dans les sociétés modernes, aux malades : « C’est comme si le silence, chassé de partout, était venu se cacher avec les malades. Il vit avec eux comme dans des catacombes. […] Le silence qui accompagne le malade aujourd’hui n’est pas le même qu’autrefois. Le silence qui accompagne les malades aujourd’hui est étrange, car il devrait faire partie de la vie saine et normale et il a été chassé de la vie saine et ne vit plus qu’avec les malades. Le silence qui était le salut et la guérison de l’homme est devenu une menace et une calamité. » Nous en avons peur, le chassons, et ne le recouvrons que dans l’épreuve du mal, sans comprendre que le vacarme constant qui enveloppe nos vies est une des causes de notre souffrance.
Entendre le monde
Nos sociétés ont développé une véritable addiction au bruit. Enivrés de sons hétéroclites, incapables bien souvent de trouver des moments de silence, nous repoussons ceux qui se présentent à nous, par une sorte d’horreur du vide. Le silence, pourtant, est tout sauf vide pour le psychiatre et philosophe Eugene Minkowski. À ses yeux, quand cessent les bruits extérieurs, matériels, produits par des objets qui s'entrechoquent, il y a encore quelque chose à entendre : le bruissement du tout, vibration qui nous parcourt, nous traversent sans nos agresser. Le recueillement silencieux n’est pas enfermement en soi : dans le silence, la vie individuelle a une chance de s’éprouver intimement reliée au monde dont elle est issue. « Nous [voyons] le monde s’animer et se remplir, en dehors de tout instrument, en dehors de toute propriété physique, d’ondes pénétrantes et profondes qui, pour ne pas être sonores au sens sensoriel du mot, n’en seront pas moins harmonieuses, résonnantes, mélodiques, susceptibles de déterminer toute la tonalité de la vie, écrit Minkowski en 1935 dans Vers une cosmologie. Et cette vie elle-même [retentit], jusqu’au plus profond de son être, au contact de ces ondes, sonores et silencieuses en même temps, s’en [pénètre], [vibre] à l’unisson avec elles, [vit] de leur vie, en se confondant avec elles en un tout. » Dans le silence, la vie individuelle a une chance de s’éprouver moins seule, intimement reliée au monde dont elle est issue.
On comprend mieux l’urgence de se réconcilier avec le silence et créer les conditions concrètes pour qu’il reprenne une place dans nos vies, pas plus qu’on ne s’étonne qu’une nouvelle étude alerte sur l’impact de la pollution sonore sur les équilibres psychiques, avant, qui sait, de trouver une réponse à cet enjeu de santé publique.