Position philosophique 1. Ouvrons les frontières
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Cet article est issu du numéro 94 de Philosophie magazine « La nature a-t-elle toujours raison ? », en kiosque le 22 octobre 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Au nom de principes intangibles, certains plaident pour une vision cosmopolite de l’immigration.
Marc Crépon déplore la « peur de l’étranger » qui hante l’Europe et pousse les gouvernements à « conditionner l’hospitalité » (La Culture de la peur, vol. I, Galilée, 2008), alors qu’il s’agit d’un devoir absolu. S’appuyant sur Emmanuel Levinas, il fait de l’hospitalité un principe qui suppose un travail éthique sur soi. C’est en devenant « étranger à moi-même » que je peux dissiper ma peur de l’autre et l’accueillir sans conditions. Dans une démarche proche, Étienne Tassin s’inspire de Hannah Arendt pour élargir la notion d’étranger et relativiser l’idée d’invasion. Selon lui, le migrant « déraciné » et sans identité est le nouveau sujet de la cosmopolitique moderne. Au fond, « il n’y a pas d’étrangers puisque nous le sommes tous les uns pour les autres » (Un monde commun, Seuil, 2003).
D’autres cosmopolites se réclament de principes très différents pour justifier l’accueil des migrants. Dans une récente tribune parue dans Le Monde du 9 septembre dernier, Jürgen Habermas, théoricien d’une identité postnationale et d’une Europe résolument politique, s’insurge : « L’asile politique n’est pas une affaire de valeurs – les bavardages au sujet des “valeurs” m’exaspèrent – mais un droit, et un droit fondamental. » Pour le philosophe allemand, c’est l’argument constitutionnel qui prime. Tandis que l’hospitalité lui semble trop imprégnée de morale, réversible et finalement fragile, le droit, universel et neutre, nous enjoint d’accueillir des sujets dignes de respect qui fuient leur pays ravagé par la guerre. Enfin, un internationalisme de principe inspire aussi les héritiers du marxisme. Étienne Balibar plaide « Pour l’autre Europe » (dans un article paru le 13 septembre sur le site Mediapart), qui affirmerait sa solidarité avec les immigrés. Alain Badiou, en héraut impénitent de l’« hypothèse communiste », fait du migrant la nouvelle figure du prolétariat, acteur privilégié de la lutte des classes et de la révolution.