Influences
Pour Deleuze, Bergson fait la différence
Gilles Deleuze. © Gérard Uferas/Gamma Rapho - Henri Bergson © Domaine public
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Cet article est issu du Hors-série n°63 de Philosophie magazine « Gilles Deleuze. L’homme aux mille concepts », en kiosque le 04 décembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La vie créatrice, les multiplicités, la distinction du possible et du virtuel : tous ces thèmes, toutes ces notions, Deleuze les a puisés chez Bergson, non sans leur faire subir des torsions.
Ce que Deleuze a génialement vu chez Bergson, c’est la structure de l’être qui est temps, durée, mémoire et vie. On a longtemps cru que Bergson se contentait d’une intuition vague du temps qui passe, simplement arrachée à la représentation spatiale qui la dénaturait. La philosophie de Bergson aurait été une simple critique de la science, sans aucune analyse rigoureuse de ce qui en diffère, ou de ce qui lui résiste (et qui implique une autre forme de science). Or Deleuze, c’est cela, tout de suite. Pas seulement la « différence », ni même, génialement, l’intuition comme différence, comme distinction et même comme méthode de distinction. Mais une différence avec ses critères. Les deux multiplicités, donc. D’un côté, celle, discontinue en principe, ensemble d’éléments, du nombre. De l’autre, une multiplicité indivisible, organique et, du même coup, dynamique, active et même créatrice, et qu’on peut rapprocher d’une autre mathématique (l’infinitésimal, Riemann). C’est cela que Deleuze, seul ou presque – après cependant les aperçus de Jankélévitch (« Multiplicités organiques » titrait le premier chapitre de son Bergson, en 1930) et bien sûr de Jean Wahl, son maître –, a su décrire. Cela le conduisit à la fois à la lecture la plus rigoureuse de l’œuvre de Bergson et à son insertion la plus géniale dans sa propre pensée. Il y eut ainsi la redécouverte du « virtuel » qui n’a rien à voir avec le « possible ». Le possible, c’est la rétroprojection du réel sous forme de représentation isolée de l’événement dans le passé. L’événement est là, déjà, il n’y manque que ce détail : la réalité. Mais le virtuel, c’est tout autre chose, cela n’a rien à voir. C’est l’ensemble indistinct, total, rugissant pour ainsi dire, d’où sort l’événement imprévisible. Ce n’est pas une représentation rétroactive, c’est une force créatrice. Géniale lecture de Bergson par Deleuze, qui passa par quelques étapes : l’article de 1956 demandé par Merleau-Ponty lui-même, et celui, la même année, des Études bergsoniennes, le livre sublime de 1966 précédé par le cours récemment retrouvé, puis un recueil de textes extraordinaire (Bergson, mémoire et vie, textes choisis par Gilles Deleuze, PUF) par lequel toujours nous recommanderons d’entrer dans l’œuvre de l’un et de l’autre.