La petite question

Pourquoi aime-t-on les premiers rayons de soleil ?

Temps de lecture : 4 min

Pourquoi aime-t-on les premiers rayons de soleil ?

© Yuheng Ouyang/Unsplash

Lorsque le printemps arrive, l’exaltation et la béatitude apparaissent sur les visages. D’où provient cet élan de vitalité au contact des premiers rayons de soleil ?


Hegel : par le renouveau qu’il symbolise

Principe moteur du monde, le feu porte en lui l’idée de cycle. Sa spécificité réside dans son aptitude à se conserver par lui-même, à rester en perpétuelle tension entre ce qui se détruit et ce qui se crée.

“Ce monde a toujours été et il est et il sera un feu toujours vivant, s’alimentant avec mesure et s’éteignant avec mesure”

Héraclite, Fragment n°30

Le soleil nous fait ressentir le confort du connu aussi bien que l’impatience du renouveau. Pour Hegel, il s’agit du phénomène dialectique par excellence : le feu est sa propre contradiction qui se dépasse sans cesse pour évoluer. C’est un renouveau original qui nous invite à contempler l’instabilité de la vie.

Comme lui, nous ne restons le même qu’en changeant sans cesse ! Si le printemps revient annuellement, il n’est pour autant jamais identique. C’est justement parce qu’il disparaît que nous sommes en mesure de l’apprécier autant :

“Sans sa connexion avec le Soleil, la Terre serait quelque chose d’où tout processus serait absent”

G. W. F. Hegel, cité par Antoine Cantin-Brault in : « Héraclite dans la Philosophie de la nature de Hegel »

Par conséquent, c’est par son processus d’altération qu’il peut être symbole de toute vie sur Terre. Sa présence rythme la nature, mais aussi l’existence humaine : au travers du cycle des saisons, l’apparition du soleil nous rappelle notre propre aptitude à recommencer.

Durkheim : par le sentiment fédérateur qu’il apporte

Le moment religieux est avant tout une rupture avec l’ordinaire. Pour Émile Durkheim, la séparation entre le profane et le religieux ne tient qu’au caractère exceptionnel du rituel : toute célébration est faite d’un mécanisme similaire. En France, l’apparition des premiers rayons de soleil est un phénomène social codifié. L’espace public se transforme : les terrasses, parcs, jardins, servent de lieux de retrouvailles. La météo devient prétexte de sortie autant que sujet de conversation. Pour la conscience commune, il s’agit d’un moment d’exception :

“L’homme est transporté hors de lui, distrait de ses occupations et de ses préoccupations ordinaires”

Émile Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912)

La rupture avec le quotidien est un élément essentiel au bien-être individuel et collectif. D’autres cultures célèbrent explicitement les beaux-jours : les Suédois fêtent Midsommar (le solstice d’été) en raison des quelques mois de soleil dans l’année. Ici, on ne vénère pas l’apparition du dieu Râ, mais bien la suspension des habitudes des derniers mois écoulés.

“Une fois que nous nous sommes acquittés de nos devoirs rituels, nous rentrons dans la vie profane avec plus de courage et d’ardeur, […] parce que nos forces se sont retrempées à vivre, pendant quelques instants d’une vie moins tendue, plus aisée et plus libre”

Ibid.

La sortie du quotidien possède toute son importance ! « Un rite est donc autre chose qu’un jeu; il est de la vie sérieuse. »

 

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Gorz : par l’improductivité qu’il autorise

Le refus de la productivité est-il une valeur à défendre ? En mêlant écologie et critique du capitalisme, André Gorz interroge notre capacité à parvenir à une société libérée du travail. Au-delà de la volonté de recréer un rapport juste à la nature, le sociologue insiste sur l’importance du temps libéré. Les premiers rayons nous rendent admiratifs du phénomène naturel, et celui-ci nous force à nous arrêter pour en profiter. La halte est politique, puisqu’elle s’émancipe de la rationalité économique.

“Le temps libre n’est plus simplement ce ‘temps qui reste’, toujours trop court, dont il faut se hâter de profiter et durant lequel il n’est pas question d’entreprendre quelque chose”

André Gorz, Métamorphoses du travail (1988)

Pour Gorz, ces moments sont tout aussi primordiaux : dans une économie qui ne dépend pas du travail, l’activité dont la fin est contenue en elle-même est toute aussi importante.

“Le temps consacré à la musique, à l’amour, […] est le temps de la vie elle-même, il n’a pas de prix auquel il puisse être vendu ou acheté”

Ibid.

Nous voilà déculpabilisés ! La contemplation possède une valeur qui lui est intrinsèque, notamment en tant que résistance aux logiques du marché.

Bachelard : par la rêverie et le retour à soi qu’il permet

Finalement, la fascination pour le soleil est un trait proprement humain. Tout comme Empédocle tombé dans la lave à force de l’admirer, nous sommes envoûtés par le feu et le sentiment de calme qu’il nous procure. À partir de l’objet du feu de bois, Gaston Bachelard esquisse une théorie des effets du feu sur les hommes :

“Le feu enfermé dans le foyer fut sans doute pour l’homme le premier sujet de rêverie, le symbole du repos, l’invitation au repos”

Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu (1938)

Si le complexe d’Empédocle ne correspond plus à la vie moderne, il persiste au travers de la figure du soleil. En cela, se maintient sa dimension motrice d’un élan vers l’intérieur. Élément essentiel de la poésie aussi bien que du vécu humain, il pousse « par une sorte d’inclination native » l’individu à la contemplation de la grandeur. Par cet état d’admiration nous accomplissons l’usage premier du feu, moyen de se lier à l’infini.

“Alors la rêverie est vraiment prenante et dramatique ; elle amplifie le destin humain ; elle relie le petit au grand, le foyer au volcan, la vie d’une bûche et la vie d’un monde”

Ibid.

En réalité, sa faculté à réchauffer n’est que secondaire ! C’est son aptitude à éveiller notre sensibilité à ce qui nous dépasse qui le caractérise. Par lui, nous sommes extirpés du monde proche pour parvenir à un état d’âme « qui porte le signe d’un infini ».

 

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