Divergences
Pourquoi aimons-nous les feux d’artifice ?
© Arthur Chauvineau/Unsplash
Entre les émeutes et les célébrations du 14-Juillet, les feux d’artifice sont au cœur de l’actualité. Pourquoi nous fascinent-ils ? Quatre perspectives philosophiques.
Adorno : pour la beauté
Explosion de couleurs, lumière incandescente, traînées pétillantes dans le ciel, panaches en tous genres aux formes libres ou plus étudiées… « Le phénomène du feu d’artifice peut servir de prototype aux œuvres d’art », affirme Theodor Adorno dans sa Théorie esthétique (inachevé, 1970, 1974, 2011, Klincksieck). Forme fugace, éphémère, pure figure de lumière à la limite de l’immatériel, « le feu d’artifice est apparition […] : apparaissant empirique libéré du poids de la réalité empirique », « écriture fulgurante et fugitive dont la signification est indéchiffrable ». C’est cette insaisissabilité, physiquement lointaine mais qui revient à nous par le son, qui fait en partie sa splendeur.
Bataille : pour la fête
« Un immense feu d’artifice [est] quelque chose de riant et de triomphal, une fête », écrit George Sand (1804-1876) dans Histoire de ma vie (1856). Il est l’image même de ce que Georges Bataille, dans La Part maudite (1949), définit comme fête : une consumation sans reste, une destruction gratuite, une pure dépense, un gaspillage, un luxe au sens très littéral (lux en latin signifie « lumière »). L’économiste et industriel Jean-Baptiste Say (1767-1832) s’indignera de cette idée dans son Cours d’économie politique pratique (1840) : « Si, dans une mémorable solennité, on donne au peuple des spectacles et des feux d’artifice qui aient coûté une somme de cinquante mille francs, cette dépense a été improductive. » Mais c’est précisément l’enjeu pour Bataille : la consumation festive permet à une société de se purger de l’excès de bien et d’énergie qui menace de la faire imploser.
De Góngora : pour l’ingéniosité
Le feu d’artifice est une célébration de l’intelligence, de l’ingéniosité technique de l’être humain : alors que la clarté du jour cède la place à l’obscurité, sans équivoque, le feu d’artifice contrarie cette alternance. Comme le souligne le poète espagnol baroque Luis de Góngora (1561-1627) dans ses Solitudes (1613), les gerbes artificielles « nient » les ténèbres, elle « feignent » le jour au cœur de la nuit. Elles forment, commente Muriel Putinier-Elvira, comme « une résistance à l’obscurité de la nuit » : « Nous glissons de la lumière naturelle du soleil à celle artificielle des feux allumés » (in : Les Hommes et le feu de l’Antiquité à nos jours, 2003). Le feu d’artifice est un arrachement à l’ordre naturel ; mais en même temps, parce qu’il est éphémère, il laisse à l’être humain la possibilité de se réinscrire dans les rythmes naturels. « La nuit vient à la fin », quand les feux s’éteignent.
Philonenko : pour le danger
Entre les flammes et le vacarme, le feu d’artifice suscite toujours une légère inquiétude – parfois même une franche phobie. Et pour cause : comme le remarque Alexis Philonenko dans La Théorie kantienne de l’histoire (1986), « inventée pour les feux d’artifice et la fête, la poudre a été le principe fondamental de la multiplication démente des horreurs de la guerre ». Dès 1750, le pyrotechnicien français Perrinet d’Orval soulignera cette ambivalence dans un ouvrage au titre évocateur, Traité des feux d’artifice pour le spectacle et pour la guerre. Le feu d’artifice nous met face à un danger ; mais ce danger est, en même temps, tenu à distance par le dispositif spectaculaire. Nous apprivoisons alors quelque chose d’un potentiel de destruction dont nous sommes l’origine. Nous contemplons cette puissance ambiguë qu’est la technique humaine.
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