Un classique éclaire le présent

Pourquoi lire Paul Ricœur aujourd’hui ?

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Pourquoi lire Paul Ricœur aujourd’hui ?

© Martin Bureau/AFP

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Longtemps considéré comme un penseur austère qui a passé sa vie à commenter les autres plutôt qu’à produire des concepts neufs, le philosophe Paul Ricœur (1913-2005) apparaît, vingt ans après sa mort, comme une référence incontournable pour entrer en philosophie… autant que pour penser les grandes questions du jour, du conflit entre les mémoires et les identités à la possibilité du compromis et de la reconnaissance mutuelle. Nicolas Tenaillon, qui vient de publier un lumineux Apprendre à philosopher avec Paul Ricœur (Ellipses, 2025) nous propose un parcours de sa pensée.


 

« Quand on meurt, on en prend pour vingt ans », disait ironiquement Sartre. Et de fait, en l’an 2000, après un long silence, les livres hommage sur le grand penseur existentialiste disparu en 1980 n’ont pas manqué d’occuper les rayons des libraires. Cette prophétie vaut-elle encore pour Paul Ricœur, décédé, lui, le 20 mai 2005 ? Sans doute pas car depuis sa mort – il y a vingt ans donc – le plus célèbre philosophe protestant de la deuxième moitié du XXe siècle n’a jamais cessé d’être lu et commenté dans le monde entier. Le recul du temps, sur lequel il a tant écrit, donne cependant l’occasion d’interroger les motivations qui nous incitent à découvrir ou à relire Ricœur aujourd’hui.

Les réticences

Commençons par le négatif et osons poser la question : Ricœur est-il daté ? Jugée austère, trop marquée par ses convictions chrétiennes et son protestantisme, on a reproché à sa pensée de s’être appuyée sur des idées périmées comme celle de « caractère » empruntée à René Le Senne, de défendre des courants dépassés comme le « personnalisme » créé par Emmanuel Mounier, d’écrire dans des revues plus ou moins conservatrices comme la Revue de Métaphysique et de morale créée en 1893 en réaction contre le positivisme, revue qu’il a même dirigée, ou encore d’ignorer la pensée féministe, décoloniale, animaliste ou post-humaniste, courants désormais majeurs de la philosophie contemporaine. En outre, se définissant lui-même humblement comme « un passeur d’idées », on a pu dire que Ricœur était trop peu innovant, qu’il a certes contribué à faire mieux connaître la phénoménologie en traduisant et en commentant Husserl ou la philosophie analytique américaine quand il enseignait à Chicago mais que son apport à la philosophie s’est limité à mettre en relation la pensée des autres. Enfin, reproche lui a été fait de s’enfermer dans une approche trop systématique des problèmes qu’il abordait, en se contentant de les « lire » comme on lit un texte. Chef de file français de l’herméneutique (ou science de l’interprétation), se désignant comme un « obsédé textuel », Ricœur aurait interposé entre le réel et la pensée un « décodeur » unique et donc réducteur. Alors pourquoi se donner la peine de le lire encore aujourd’hui ?

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