La lettre du mardi

Pourquoi personne (pas même Emmanuel Macron) n’échappe au clivage droite/gauche

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Pourquoi personne (pas même Emmanuel Macron) n’échappe au clivage droite/gauche

© Romeocane1/istockphoto

« Emmanuel Macron souhaitait une clarification grâce à la dissolution de l’Assemblée nationale et à de nouvelles législatives. Elle a eu lieu. Pas forcément pour nous, mais au moins pour lui. Il menait, sans vouloir l’admettre, une politique de droite. Il a fini par hériter d’un gouvernement de droite. Reste que c’est un échec à ses yeux, car il prétendait dépasser le vieux clivage droite/gauche. Que s’est-il donc passé ?

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Le président avait triomphé en 2017 en phagocytant la droite et la gauche traditionnelles. Il l’a emporté au second tour face à un autre parti ne s’affirmant “ni de droite ni de gauche”, mais clairement positionné à l’extrême droite. Emmanuel Macron était libéral en économie et opposé au conservatisme des mœurs. Il a supprimé l’impôt sur la fortune et a dédoublé les classes de CP. Il a cité Charles Maurras et a déclaré que la colonisation constituait un crime contre l’humanité. Depuis le début de son second mandat, avec la réforme des retraites et la loi sur l’immigration, il s’est “droitisé”. Mais il continuait de vouloir représenter le bloc central. C’est fini. Lui qui louait le désordre créatif a désormais un ministre de l’Intérieur fidèle de Philippe de Villiers et de François Fillon, désireux de “rétablir l’ordre”.

Le clivage droite/gauche est-il une fatalité ? En France, sans doute. L’historien Michel Winock l’a montré dans ses livres, par exemple dans La Fièvre hexagonale (1986), où il raconte l’histoire de la France des XIXe et XXe siècles à travers ses grandes crises qui opposaient le plus souvent la droite et la gauche. Ce qui caractérise le pays, à ses yeux, c’est d’abord la “discorde”. Comme le disait Freud, les Français sont “le peuple des épidémies psychiques, des conversions historiques de masse” et, continue Winock, des ruptures brutales, du dissensus continu, voire de la guerre civile. De la Révolution, qui voit les députés se placer à droite ou à gauche dans une salle, à Mai-68 et au-delà, ces pôles continuent de structurer notre destin. L’historien souligne : “Le consensus n’est pas un mot français.”

La raison de la persistance de ce clivage me paraît cependant plus profonde. Elle a même un sens métaphysique. Pour un philosophe comme Platon, les termes de droite et de gauche n’ont aucune signification dans le domaine des idées. La droite et la gauche n’existent que par rapport à mon corps, sont purement relatives et perdent leur sens dans le monde rigoureux des mathématiques ou des concepts. Sur le plan politique, Platon ne se demande pas si le philosophe qui a eu accès aux vérités éternelles et les applique dans la vie publique est de droite ou de gauche. Emmanuel Macron a certainement dû s’inspirer de la figure du philosophe-roi pour prétendre dépasser le clivage droite/gauche. C’est d’ailleurs ce qui a énervé pas mal de monde…

Il est vrai que les penseurs se sont bien peu intéressés à ces deux petits mots. Or la droite et la gauche jouent un rôle essentiel dans notre vie quotidienne. Imaginez une journée sans vous en servir : les rues seraient pleines de voitures accidentées et les tables couvertes de débris de vaisselles ! Il y a pourtant un philosophe qui en parle. C’est Emmanuel Kant, qui avait l’épaule droite plus haute que la gauche. Au début de Que signifie s’orienter dans la pensée ? (1786), texte extraordinaire où il se demande comment penser sans obéir à des normes imposées de l’extérieur, il explique que pour savoir où l’on va, il ne suffit pas de connaître les quatre points cardinaux à partir de la position des astres. À part ces directions objectives, existant dans la nature, il faut aussi “le sentiment d’une différence subjective, à savoir celle de ma droite et de ma gauche”. Sans cette “disposition certes naturelle mais devenue familière par un exercice fréquent”, nous serions incapables de guider notre corps dans le monde. Il faut que les philosophes, comme le feront plus tard ceux de l’école phénoménologique, s’intéressent à la vie du corps et à son comportement dans l’espace réel, pour se rendre compte que la droite et la gauche sont, n’en déplaise au président, indépassables.

Bien sûr, l’importance de ces deux pôles pour l’existence concrète ne signifie pas automatiquement qu’ils doivent structurer notre vie politique. Mais le fait est que, tout comme la droite et la gauche orientent ma conscience, mon corps, mon quotidien, elles agissent puissamment dans la sphère de nos représentations. C’est ce qu’Emmanuel Macron, choisissant Platon plutôt que Kant, n’a certainement pas compris. D’ailleurs, même si le Gorafi s’amuse à le rendre ambidextre, je me suis renseigné : le président est droitier. »