Édito

Promenades infamilières

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© Charles Berberian

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Cet article est issu du numéro 115 de Philosophie magazine « Pourquoi est-il si difficile de changer ? », en kiosque le 30 novembre 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Nous empruntons sans cesse les mêmes chemins.

Pour bien des trajets, la répétition répond à une nécessité pratique : l’itinéraire qui nous mène de la porte de notre habitation à celle de notre travail, qui nous permet d’acheter à manger ou de rejoindre nos proches, n’a pas vocation à varier. Nous attendons peu d’illuminations de ces déplacements. Il s’agit d’accorder un moyen à une fin ; or il existe un tracé optimal entre deux points, par rapport auquel toute déviance n’est qu’une perte de temps.

Mais cette tendance à répéter est plus étonnante pour les promenades. Il est quelques lieux où je passe régulièrement et dans lesquels j’ai ma randonnée, ma boucle idéale que je reprends à la façon d’un rituel. Par exemple, il ne s’écoule jamais une année sans que je fasse le tour de l’étang de Grez-sur-Loing. Chaque hiver, je suis la même balade d’une dizaine de kilomètres, entre labours noirs et forêt nue, le long de l’Orba, dans le Piémont. Chaque été, je gravis la montagne San Pietro jusqu’à un vieil ermitage où passa Benoît de Nursie, depuis le village de Toirano, en Ligurie. Il y a aussi des boucles plus anciennes, inscrites dans la mémoire affective et sensorielle de telle manière qu’on n’hésite jamais aux croisements, qu’on les ferait les yeux fermés : si je retournais demain à La Villedieu-du-Clain, village de mon enfance, j’irais traverser le bois des Cartes, pour me promener dans une sapinière puis déboucher sur la route de Gizay après la propriété de La Ferrière. Je crois que nous avons tous ces parcours en nous, auquel nous obéissons presque comme s’il s’agissait d’algorithmes et que nous étions des machines, alors même qu’ils nous paraissent intimes, irrationnels et saturés d’émotions.

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