Cadrage
Changer de vie
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Cet article est issu du numéro 41 de Philosophie magazine « 41 - été 2010 », en kiosque le 01 juillet 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Quelque chose ne tourne pas rond. Quoi ? Chaque jour, progresse en vous une langueur qui ne dit pas son nom, un vague à l’âme. Il est temps de décider quelque chose, de prendre le problème à bras-le-corps, mais que faire ? Commencer une psychanalyse ou s’inscrire à un cours de planche à voile ? reprendre des études, apprendre un nouveau métier ou partir pour un tour d’Amérique du Sud sac au dos ? Faut-il changer sa manière de penser ou d’agir ? Il existe deux voies pour venir à bout d’un mal-être insupportable, d’un passage à vide ou d’une simple phase de transition : soit on empruntera le chemin paisible de l’introspection, de la méditation, soit on se lancera sur le sentier escarpé de l’action, du changement de vie radical.
Se transformer en pensée ou en acte ?
Cette alternative est déjà présente au fondement même de l’histoire de la philosophie. On la trouve magnifiquement posée par deux dialogues de Platon, l’Alcibiade et le Lachès. Dans l’Alcibiade, Socrate explique que « c’est de l’âme qu’il faut prendre soin et c’est sur elle qu’il faut diriger nos regards ». Il conseille au tout jeune homme qu’est encore Alcibiade de s’examiner, d’apprendre à se connaître. Si nous n’avons pas fait cet exercice d’introspection, prévient Socrate, nous ne pouvons pas savoir ce qui est bon et mauvais, donc il serait imprudent d’agir. Mais le Lachès ouvre une tout autre perspective. S’entretenant cette fois-ci avec deux généraux athéniens, deux vétérans, Socrate y développe l’idée que le courage est une sorte de « fermeté d’âme », qui consiste à mettre « en accord nos actions et nos paroles ». Agir conformément à ce que l’on dit et à ce que l’on tient pour vrai : telle est la leçon de ce dialogue. Cette fois-ci, il n’est plus question de contempler son âme, mais bel et bien de traduire par des conduites effectives ce en quoi nous croyons, ce que nous pensons.
« Nous avons tous des élans minoritaires, vers le voyage, vers l'art, vers la folie, vers la sexualité, vers le dénuement. »
« Quand on compare le Lachès et l’Alcibiade, explique Foucault dans son dernier cours au Collège de France, Le Courage de la vérité, on a là le point de départ de deux grandes lignes d’évolution de la réflexion et de la pratique de la philosophie : la philosophie comme étant ce qui, en inclinant, en incitant les hommes à s’occuper d’eux-mêmes, les conduit jusqu’à cette réalité métaphysique qui est celle de l’âme, et la philosophie comme étant une épreuve de vie, une épreuve de l’existence et l’élaboration d’une certaine modalité de vie. » De nos jours, celui qui voudra se connaître lui-même n’ira pas voir un philosophe, mais plus vraisemblablement un psychanalyste. Il se pliera à un protocole thérapeutique ayant pour but un examen approfondi de son propre psychisme, de ses affects et de ses désirs. À l’inverse, il est possible de préférer la voie de l’expérimentation. En changeant de pays, de profession, en quittant la ville pour la campagne, en se lançant dans une nouvelle idylle, voire en débutant des cours de piano, de kung-fu ou en se mettant à écrire un journal intime, l’enjeu est à chaque fois de retrouver un accord avec soi-même par une modification de son style de vie.