La lettre du vendredi
Pulp philosophie
“Pulp Fiction” (1994), de Quentin Tarantino, avec John Travolta et Samuel L. Jackson. © Ronald Grant/ Mary Evans/Sipa
« Il y a trente ans, un petit événement secouait la croisette du Festival de Cannes : la projection de Pulp Fiction, de Quentin Tarantino, film devenu culte depuis lors. Décoré de la Palme d’or le 23 mai 1994, Pulp Fiction a marqué des générations de cinéphiles. Je l’ai revu hier pour tenter de comprendre ce qui le rendait si singulier – et peut-être aussi, problématique. En bref, ce serait quoi, l’esprit Pulp Fiction ?
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Déjà, un constat en écrivant ces lignes : raconter l’histoire de Pulp Fiction n’a aucun intérêt. Pour celles et ceux qui ne l’auraient pas vu, sachez juste que Quentin Tarantino filme, en trois chapitres, les pérégrinations de deux tueurs à gage (Samuel L. Jackson et John Travolta) chargés de venger leur patron, un puissant dealer (Ving Rhames) dont la femme (Uma Thurman) fera une overdose à cause de l’un d’eux, et qui sera trahi par un boxeur (Bruce Willis) ayant refusé de perdre sur commande pour truquer les paris. Le scénario, volontairement invraisemblable et violent, est plutôt l’occasion de créer des scènes visuellement frappantes, musicalement inspirées et riches en dialogues cocasses : pourquoi les hamburgers de McDonald’s ne portent pas le même nom en France qu’aux États-Unis ; s’il est impoli de prévenir à l’avance que l’on ne rira pas d’une blague ; quels animaux manger selon leurs comportements dans leur milieu naturel, etc.
La renommée de Pulp Fiction tient surtout à son montage délinéarisé. L’introduction et la fin forment une boucle temporelle avec, entre les deux, des séquences qui ne respectent pas d’ordre chronologique. Au premier visionnage, le spectateur est déboussolé et doit remettre les pièces dans l’ordre s’il veut donner du sens au tout. J’avoue n’avoir jamais trouvé cet exercice passionnant : je préfère me laisse porter par cette structure éclatée, comme si je lisais des cases d’une BD au hasard. L’inspiration pop voire cartoonesque est d’ailleurs convoquée par Tarantino en exergue : le mot pulp renvoie aux magazines et livres “aux thématiques scabreuses, imprimés sur du papier brut et inachevé”. Tout semble conçu à gros traits. Quand la tête d’un personnage explose dans une voiture après un coup de feu malheureux, c’est la couleur rouge qui captive Tarantino, pas la disparition tragique de cet homme.
Violent, drôle, artificiel, creux, virtuose, Pulp Fiction a, pourrait-on dire, maille à partir avec l’idée de représentation. Pas tant au sens où on l’entend aujourd’hui – la représentation des minorités ou des femmes – mais au sens esthétique du terme. Philosophiquement, une représentation a pour fonction de rendre présent quelque chose d’absent. Elle peut le faire de plusieurs manières, par un symbole, un spectacle, une assemblée politique ou bien sûr, une image de fiction. Qu’est-ce que Pulp Fiction représente ? Quel est donc l’objet absent de Pulp Fiction que Quentin Tarantino veut rendre présent à l’écran ? Certainement pas la réalité. J’ai vu Pulp Fiction une vingtaine de fois dans ma vie, et je n’avais pas saisi à quel point le cinéaste se fiche du réel, voire l’a en horreur : dialogues surécrits, costumes improbables, péripéties fantasques (y compris dans la manière de filmer les viols et les meurtres), et jusqu’à l’absence absurde de policiers dans un film aussi sanglant. Le seul objet représenté par Tarantino, cinéphile presque pathologique, c’est le cinéma lui-même.
Pulp Fiction est un circuit fermé où les images présentes ne renvoient qu’à des images cinématographiques antérieures, ce qu’illustre la fameuse scène du dîner dans un restaurant où les serveurs sont déguisés en stars des années 1950. Tout est référence, emprunt, évocation. Je me suis alors demandé : y aurait-il un lien entre ce jeu de trituration cinéphile des images et la violence décomplexée du film ? Eh bien oui, je crois en avoir trouvé un éclairage dans une conférence de Jean Baudrillard intitulée “La violence faite aux images” (2004). Le philosophe déplore que nous soyons aujourd’hui envahis d’images (fictionnelles, publicitaires, documentaires), à tel point que le réel en soit transfiguré : “La violence de l’image est qu’elle fait disparaître le réel. Tout doit être vu, visible, et l’image est par définition le lieu de cette visibilité. Tout le Réel doit devenir image, mais la plupart du temps c’est au prix de sa disparition.”
Pour Baudrillard, le réel est violenté par la profusion d’images qui le recouvrent. Mais les images elles-mêmes sont violentées par ce que les êtres humains en font. Produites sans fin, agencées n’importe comment, remixées à outrance, elles finissent par ne plus savoir ce qu’elles disent sinon qu’elles sont des images. Elles perdent ainsi leur fonction première de représentation : elles ne rendent plus rien de présent à nos yeux. Elles ont une dimension autotélique, ne valant que pour elles-mêmes. Dès lors, on peut penser que la violence de Pulp Fiction n’est pas vraiment une question d’appétence personnelle de Tarantino pour le sordide, mais qu’elle tient techniquement à cette malaxation infinie d’images par le cinéaste, ce qui est, pour Baudrillard, déjà de la violence. Maltraitant les images, niant le réel, Tarantino crée de manière violente. Et ce qu’il représente à l’écran en est le prolongement presque naturel. Raison pour laquelle Pulp Fiction ne nous apprend rien sur la violence, il ne la pense jamais et s’en moque même. Tel un œil incapable de se regarder lui-même, le film semble finalement aveugle à sa nature profonde. »