Afghanistan
Quand les taliban interdisent les images d’êtres vivants dans les médias
Dans une salle de rédaction de la chaîne de télévision Tolo à Kaboul le 22 mai 2022. © Wakil KOHSAR / AFP
Les « images d'êtres vivants » – humains et animaux – sont désormais bannies des médias afghans. Outre l’aspect liberticide et absurde de cette décision— on se demande à quoi pourrait ressembler un programme sans êtres vivants —, elle réactive un vieux débat théologique sur l’interdit des images dans l’islam.
La disposition bannissant l’image d’être vivants dans la nouvelle loi pour « promouvoir la vertu et prévenir le vice » adoptée par le régime des taliban, se prétend fidèle à la théologie musulmane. Cette prohibition, justifiée au nom de la Charia, trouve sa source dans des débats séculaires sur l’image au sein du monde musulman. Plusieurs hadith condamnent l’image : « Les anges n’entreront pas dans une maison où il y a un chien, ni dans celle où il y a des images », ou encore : « Ceux que Dieu punira le plus sévèrement au jour du Jugement sont ceux qui imitent les créations de Dieu. » Mahomet lui-même, de retour à La Mecque en 630, détruit les idoles qui entouraient la Kaaba. La condamnation s’applique en général seulement aux êtres pourvus de rûh, de souffle vital – humains et animaux –, mais certains théologiens comme al-Moudjahid l’étendent même aux végétaux.
La justification est exprimée le plus clairement dans une fatwâ du juriste syrien du XIIIe siècle al-Nawawî : « La fabrication en est interdite en toute circonstance, parce qu'elle implique une copie de l'activité créatrice de Dieu ». Ce qui est condamné n’est pas l’activité artistique en tant qu’elle imite le réel, mais l’activité artistique en tant qu’elle voudrait répéter l’acte créateur de Dieu. « Qui donc est plus criminel que ceux qui ont dessein de créer des êtres pareils à ceux que j'ai créés ? Qu'ils essaient donc de créer un grain de blé ! Qu'ils essaient donc de créer une fourmi ! » L’artiste pêcherait donc par démesure et immodestie. Il se prendrait pour le Créateur. On remarquera que la question de l’imitation, la mimesis, principe fondamental de l’esthétique occidentale, n’est pas centrale dans ces débats. L’image artistique n’est image de rien, elle ne se réfère à aucun être en particulier, elle ne représente aucun individu singulier. Sa logique est la création, et non l’imitation.
L’invention de la photographie change la donne en Occident. Comment la peinture pourrait-elle rivaliser avec la photographie dans le travail de représentation du monde qu’on lui attribuait ? Certains ont jugé que la photo signait l’arrêt de mort de la peinture. Il n’en a rien été. Au contraire : la peinture, libérée de l’exigence d’imitation, s’est affirmée dans sa sphère propre, celle de la création. Ne fallait-il pas, cela dit, appliquer ce glissement à la photographie elle-même ? Ne refaisait-on pas l’erreur que l’on avait fait pour la peinture, en la réduisant à une opération de mimesis ? La photographie ne crée-t-elle pas elle aussi, malgré son apparent réalisme ? Aucun art, au fond, n’est simplement représentatif.
Quelque chose de cette idée traverse, de manière totalement anachronique, les débats islamiques sur l’interdiction de la représentation des êtres vivants. Deux dimensions de cette interdiction ne laissent pourtant pas de troubler dans la nouvelle décision liberticide des taliban. La première concerne spécifiquement la photographie. Faire de la photographie une création au même titre que la peinture ne revient-il pas à négliger la spécificité de la première ? Peut-on vraiment considérer que la représentation est un trait marginal, périphérique de la photo ? La seconde question porte, plus généralement, sur l’idée même de création. L’artiste qui crée prétend-il vraiment créer au sens où créerait un Dieu créateur ? N’utilise-t-on pas, au fond, le même mot pour désigner des activités qui n’ont pas grand-chose à voir ? On dit sans doute, des créations artistiques, qu’elles ont parfois l’air vivantes. Elles ne le sont pourtant pas et sont dépourvues de rûh, de souffle vital. La question de l’acte artistique n’a pas fini de nourrir le débat dans la théologie musulmane.