L’œil de Chaos
Quand l’idéalisme se prend les pieds dans le tapis du réel
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Cet article est issu du numéro 102 de Philosophie magazine « À quel point sommes-nous prévisibles ? », en kiosque le 18 août 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Que l’on soit favorable ou non au projet européen n’importe pas tant que ça, au fond, car le spectacle donné par le Royaume-Uni depuis le référendum du 23 juin éveille en nous, dans tous les cas, quelque chose comme une joie mauvaise. Il nous tire d’un long sommeil, celui où nous plonge la confiance un peu molle que nous avons dans la permanence des constructions politiques. La perspective du Brexit sème un doute panique : et si l’ordre, les institutions reposaient sur presque rien ? S’ils n’avaient ni assise profonde dans le cœur des peuples, ni justification rationnelle supérieure ?
Creusons. Cette joie paradoxale que suscite un événement aux conséquences imprévisibles et potentiellement néfastes se décline en trois dimensions. Primo, la voix des urnes vient d’infliger un camouflet assez cinglant à la communication et aux valeurs des élites. Ces dernières avaient unanimement fait campagne pour le stay : le 22 juin, 1 300 chefs d’entreprise britanniques avaient appelé à rester dans l’Union ; ils embrayaient le pas à l’activisme de clubs d’hommes d’affaires comme Britain Stronger in Europe ou Business for New Europe ; le FMI, l’OCDE, le président américain Barack Obama et le Premier ministre japonais Shinzo Abe avaient multiplié les mises en garde ; à tel point que la City se le tenait pour dit et que les marchés avaient parié sur la victoire du camp proeuropéen. Tous, ils ont répété à l’envi ce qu’on apprend sur les bancs des business schools : sortir de l’Union, c’est s’exposer à de l’inflation, qui ruine les fonctionnaires et les retraités, bloque les exportations, rend les importations coûteuses, crée un marasme social encourageant l’ascension de leaders populistes… Ces arguments étaient éloquents : ils n’ont pas été écoutés ! Et la palme revient sans conteste au Premier Ministre David Cameron, ancien élève du très sélect collège d’Eton, ancien membre du Bullingdon Club – cénacle de gosses de riches célèbres pour dévaster les restaurants gastronomiques lors de leurs frasques –, propriétaire d’actions dans un fonds offshore cité dans les Panama Papers ; Cameron donc, dont l’attitude a toujours été arrogante et qui, du haut de sa superbe, a décidé du référendum aboutissant à sa propre destruction politique. Comment ne pas sourire d’un tel dégonflement de la prétention des gouvernants ?