Lexique
Le pays de nulle part
© Emmanuel Polanco pour PM
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Cet article est issu du numéro 45 de Philosophie magazine « 45 - hiver 2010 », en kiosque le 24 novembre 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Imprégné de Platon et de l’humanisme chrétien, Thomas More compare dans son chef-d’œuvre l’Angleterre déchirée de la Renaissance et une île bienheureuse, Utopia. Or, la pensée utopique, loin d’être une rêverie béate, tire sa force précisément de cette comparaison entre le réel et le souhaitable.
Plaisirs
« Il n’existe nulle part un peuple plus excellent ni un État plus heureux » qu’en Utopie. Le but ultime du texte de More est de définir les conditions du bonheur véritable. Le bonheur est un thème central du livre et constitue le sujet de prédilection des philosophes de l’île qui débattent pour décider « en quelle chose réside le bonheur humain ». Selon la philosophie morale des Utopiens, reprise de l’épicurisme, le plaisir est « sinon la totalité du bonheur, du moins son élément essentiel ». Le plaisir est défini comme « tout mouvement et tout repos du corps que la nature fait trouver agréable », et « aucun plaisir n’est répréhensible pourvu qu’il ne cause de gêne à personne ». La religion des Utopiens défend également ce principe : jouissances du corps (la santé), plaisirs de l’âme (la vertu), tous les plaisirs sont bons et encouragés, s’ils ne causent pas un mal à celui qui l’éprouve ou à autrui, et exception faite des faux plaisirs liés à la vanité et au faste. Aux jeux de dés, par exemple, les Utopiens préfèrent un jeu de société édifiant qui divertit en instruisant des vices et des vertus. Le bonheur ne repose donc pas sur « la perverse séduction du désir » et sur un hédonisme débridé, mais sur une certaine austérité et une économie des plaisirs. L’utopisme est un eudémonisme raisonné.
Utopie
Imaginons une île lointaine, on ne sait pas où, un « nouveau monde séparé du nôtre par l’équateur et, bien davantage encore, par la différence des coutumes et des mœurs ». C’est ce que fait Thomas More dans son Utopia publiée en 1516. Utopie est d’abord le nom de cette « nouvelle île », qui a la forme d’un « croissant de lune ». L’utopie désigne ensuite un genre philosophique et littéraire empruntant à cette œuvre inaugurale sa forme (« un tableau complet des cultures, des fleuves, des villes, des hommes, des mœurs, des institutions et des lois »), son objectif (imaginer « le plus heureux de tous les États ») et sa méthode (la critique de la société de référence). La composition en miroir des deux parties de ce chef-d’œuvre de la Renaissance implique un comparatisme systématique entre le monde connu et le nouveau monde d’Utopie. Par sa dualité structurelle, l’utopie renvoie à un monde différent du monde existant, un monde meilleur, idéal. Déjà du temps de More, le jeu de mot entre utopie et eutopie mettait en place la problématique d’un non-lieu qui est aussi un bon lieu : en jouant ainsi avec l’homophonie des préfixes grecs négatif et positif, l’humaniste anglais pose la question de la réalisation possible d’un idéal de justice absolue. Dialectique entre le réel et le souhaitable à laquelle les dernières lignes de l’épilogue apportent une solution délibérément ambiguë, et toujours ouverte à l’interprétation : « Il y a dans la république utopienne bien des choses que je souhaiterais voir dans nos cités. Je le souhaite, plutôt que je ne l’espère. » L’utopie, s’agit-il de la vouloir, ou seulement de la penser ? Un modèle idéal est-il fait pour révolutionner ou seulement pour réformer ? More expose le problème, mais se garde bien de le trancher.