Géopolitique
Quand Olaf Scholz et Vladimir Poutine se disputent Emmanuel Kant
Olaf Scholz - Vladimir Poutine. © AFP
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Le 300e anniversaire d’Emmanuel Kant se transforme en pugilat philosophico-politique. Dans un discours d’hommage, le chancelier allemand Olaf Scholz a critiqué la récupération des idées du philosophe par le chef du Kremlin. Il faut dire que Kant– né à Königsberg, ville allemande devenue russe, sous le nom de Kaliningrad – est souvent cité par Vladimir Poutine. Mais pas toujours à bon escient. Et Scholz ? On fait le point.
Qui est le plus kantien ? Olaf Scholz ou Vladimir Poutine ? Le premier a rendu hommage au philosophe, lundi 22 avril – jour de l’anniversaire de sa naissance, il y a trois cents ans –, à Berlin. Il en a profité pour répondre au gouverneur de Kaliningrad (le nom russe de Königsberg, ville natale de Kant), Anton Alikhanov, qui a affirmé récemment que le penseur était « un trophée », tout en réclamant « une interprétation russe » de son œuvre. Mais le chancelier allemand ne veut pas uniquement protester contre cette appropriation d’une grande figure de la culture allemande par l’idéologie du Kremlin. Il entend également répondre à tous ceux qui, dans l’opinion allemande, s’opposent à l’aide à l’Ukraine au nom du pacifisme en cours depuis la Seconde Guerre mondiale. En envoyant, même au prix de tergiversations, des armes à l’Ukraine, l’exécutif allemand est-il en accord avec l’un des ouvrages les plus célèbres du philosophe, Vers la paix perpétuelle (1795) ? Comment peut-on vouloir instaurer une paix durable entre nations tout en armant l’une des parties d’un conflit ?
Scholz contre la « pax russica »
Scholz est allé chercher dans le texte de Kant de quoi argumenter. Selon le chancelier, le désir de paix est universel, mais pas suffisant : « Nous souhaitons tous vivre en paix. Mais une paix à tout prix, ce n’en serait pas véritablement une. » Il cite un passage du livre où le philosophe critique les faux traités de paix qui dissimulent en réalité l’intention de se réserver « secrètement quelque sujet de recommencer la guerre ». Aux yeux de Kant, cet accord « ne serait en effet qu’un simple armistice, une suspension d’armes, et non la paix, qui signifie la fin de toutes les hostilités ». Quand la partie russe se dit prête à des négociations avec l’Ukraine, à condition de garder la maîtrise des territoires déjà conquis et en se laissant la possibilité de reprendre l’offensive, sous des prétextes divers, au moment opportun, il ne s’agit pas, dans l’esprit de Kant, d’une paix authentique. Scholz martèle donc : « Nous devrions écouter cet avertissement de Kant quand nous cherchons des issues pour sortir des guerres de notre époque ». En revanche, lorsque le chancelier affirme que, « pour Kant, il est évident que celui qui est attaqué a le droit de se défendre », il ne cite pas l’opuscule. C’est normal, on n’y trouve pas ces propos. Olaf Scholz préfère insister sur l’incompatibilité entre l’appel kantien au respect du droit et le bellicisme russe : « Lumières et guerre d'agression – cela ne va pas ensemble. L'impératif catégorique et les crimes de guerre – cela ne va pas ensemble. » Il aurait pu ajouter que pour Kant, le meilleur moyen d’instaurer progressivement un horizon de paix perpétuelle est de favoriser les constitutions républicaines. Comme ce serait aux citoyens de décider de déclarer la guerre et de porter son poids, les conflits se feraient de plus en plus rares. Mais le chancelier allemand, dont l’image se dégrade dans l’opinion, n’a sans doute pas voulu utiliser cet argument à double tranchant.