La petite question

Qu’apprend-on en manifestation ?

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Qu’apprend-on en manifestation ?

Paris, le 10 septembre 2025. Journée de grèves et de manifestations contre le budget de l’État. © Victorine de Oliveira

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Alors que la rentrée voit se multiplier les appels à la mobilisation sociale, l’interprétation de son échec ou de sa réussite n’a jamais suscité autant de clivages. Mais en réalité, la « réussite » d’une manifestation ne tient pas seulement au nombre de personnes qu’elle mobilise et aux satisfactions qui sont données aux revendications. Elle tient peut-être d’abord à l’expérience initiatique de l’action, au sens d’Arendt, que font les individus qui manifestent.


 

Au lendemain de la mobilisation du 10 septembre surnommée par ses instigateurs « Bloquons tout » [lire notre article], le préfet de police de Paris Laurent Nuñez affirme sur le plateau de CNews que « Bloquons tout a été un échec, il n’y a eu aucun blocage, malgré les nombreuses tentatives en des points très multiples ». Et de développer lesdits points, concernant la capitale : boulevard périphérique, lycées, gare du Nord, dépôts de bus, et IEP de Paris (Sciences Po) le matin même de son intervention médiatique. Toutes tentatives largement balayées par des forces de l’ordre particulièrement nombreuses, notamment dans la capitale. Échec donc, car la promesse initiale du blocage n’aurait pas été tenue : c’est à peine si quelques automobilistes agacés ont perdu dix minutes sur leurs trajets quotidien. En revanche, le préfet de police salue tout autrement la journée de mobilisation du 18 septembre, affirmant le lendemain sur France Info qu’elle s’est « plutôt bien passée », du moins dans la capitale.

Paris, le 10 septembre 2025. © Victorine de Oliveira

Paris, en 2023, pendant les manifestations contre la réforme des retraites. © Victorine de Oliveira

Faut-il toutefois s’en tenir à une interprétation aussi binaire du mouvement Bloquons tout, et des mouvements sociaux en général ? Leur échec ou leur réussite se mesurent-ils uniquement à l’aune d’une revendication entendue, ou de la durée de la mobilisation, ou encore d’un nombre plus ou moins massif de participants ? Parce que la mobilisation lycéenne et étudiante a donné lieu à son abandon en 2006, le Contrat Première Embauche (CPE), projet de loi porté alors par le premier ministre Dominique de Villepin, a posé un jalon dans l’imaginaire militant. La mobilisation qu’il a suscitée est de ce fait considérée comme une réussite, contre un gouvernement qui ne serait pas parvenu à se faire comprendre – « J’ai voulu agir vite parce que la situation dramatique et le désespoir de beaucoup de jeunes l’exige. [...] Cela n’a pas été compris, je le regrette », déclare Dominique de Villepin lors d’une conférence de presse en avril de la même année. À l’inverse, le mouvement et la très forte mobilisation contre le projet de réforme des retraites en 2023 est considéré comme un échec, puisque le gouvernement a fait passer en force, moyennant l’article 49.3 de la Constitution, son projet de loi.

“Les mouvements sociaux, qui infusent dans le temps et se heurtent en France à la surdité et au mépris des dirigeants sans que cela entame leur ampleur, méritent d’autres catégories qu’‘échec” ou ‘réussite’”

 

Dans un autre registre, le mouvement des Gilets jaunes brouille davantage ces catégories d’échec et de réussite. Du point de vue des revendications, qui étaient multiples, on serait tenté de parler d’échec, les doléances qui ont suivi n’ayant pas du tout ébranlé une conception très personnelle et verticale du pouvoir présidentiel macronien. La banalisation de violences policières qui ont entraîné des blessures jusque-là ponctuelles ajoutent à cette impression. Pourtant, difficile d’envisager à la fois la mobilisation des militants du Nouveau Front populaire en 2024, exclusivement organisée sur les réseaux sociaux, en dehors du cadre des partis et des syndicats, et la tentative de Bloquons tout, sans invoquer les leçons des Gilets jaunes. Et si les étiquettes d’échec ou de réussite n’avaient finalement aucune pertinence ? Les mouvements sociaux, parce qu’ils infusent dans le temps et se heurtent en France à une surdité et un mépris franchement assumés qui n’entament en rien leur ampleur, méritent d’autres catégories – nous excluons de cette analyse les manifestations de commémoration et d’hommage telles celles qui ont rassemblé 4 millions de personne les 10 et 11 janvier 2015 après les attentats contre le journal Charlie Hebdo, les catégories d’échec et de réussite ne faisant pas l’objet de débats dans ces cas-là. Aussi proposons-nous plutôt les critères de l’adaptation et de l’apprentissage.

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