La lettre du lundi

Que nous devons-nous les uns les autres ? La leçon très actuelle de Ruth Benedict

Temps de lecture : 5 min

Que nous devons-nous les uns les autres ? La leçon très actuelle de Ruth Benedict

Mikuláš Galanda (1895-1938), Le Sculpteur face à son oeuvre, 1936. Gravure sur papier, 24,3 × 31,6 cm. © Europeana/Unsplash

« Lors d’une rencontre dans le train avec un grand-père qui nous a fait part de son souci pour son petit-fils, déchiré entre les cultures japonaise de sa mère et française de son père, nous avons été amenés à nous interroger, ma femme et moi, sur le poids de la dette dans nos existences, dans les pas de l’anthropologue Ruth Benedict.

Une rencontre inattendue

Alors que nous venions de nous asseoir, après une journée harassante vendredi dernier, dans la ligne R du Transilien qui nous emmène tous les soirs de Paris-Gare de Lyon à Melun (77), voilà que ma femme Myriam me fait un signe de l’œil. Avant de sombrer dans la somnolence collective du wagon, elle m’invite à prêter attention au singulier personnage qui nous fait face depuis quelques instants : un homme à la soixantaine passée, les cheveux blancs coiffés à l’ancienne, vissé sur son siège avec l’assise d’un bouddha, qui nous salue d’abord pour nous souhaiter la bienvenue à ses côtés, et puis se met à parcourir un vieux livre de poche avec comme marque-page… une carte Orange, l’ancêtre du pass Navigo. Intriguée par cet objet d’un autre âge, Myriam l’interroge. Et le voilà qui nous raconte avec délicatesse la raison pour laquelle il s’est replongé dans cet essai qui traînait dans sa bibliothèque depuis ses années d’étudiant, avec son marque-page d’époque.

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Professeur de mathématique à la retraite, ce grand-père est habité par une vive inquiétude pour son petit-fils d’une douzaine d’années. Enfant métis d’une mère japonaise et d’un père français, ce préadolescent a été l’objet, au collège, de harcèlement et d’injures violentes de la part de ses camarades, après que ceux-ci ont abordé au cours d’histoire le rôle du Japon aux côtés des forces de l’Axe dans la Seconde Guerre mondiale. “Sale nazi !”, lui a-t-il été signifié sur la seule base de son faciès. L’incident a remué le jeune garçon au point de produire un conflit de loyauté envers sa mère. Il refuse dorénavant de continuer à aller aux cours de japonais auxquels elle l’avait inscrit avec la volonté de préserver son attache à la culture et à l’identité nippones. Quant à elle, elle est affligée par cette révolte qui remet en question sa capacité à transmettre et honorer ses ancêtres depuis la France où elle a bifurqué.

Honte et culpabilité

“C’est ce qui m’a conduit, nous explique notre vieux sage, à me replonger dans ce livre fascinant, Le Chrysanthème et le Sabre, de l’anthropologue américaine Ruth Benedict.” L’essai, publié en 1946, est le fruit d’une commande à cette grande figure de l’anthropologie culturelle américaine de l’Office of War Information qui voulait comprendre la mentalité japonaise alors que les troupes américaines s’apprêtaient à occuper le pays. Ruth Benedict n’avait jamais mis les pieds au Japon et en ignorait la langue. Mais en se fondant sur des témoignages de prisonniers et sur une abondante littérature, elle a produit un classique admiré et discuté par tous les spécialistes doublé d’un best-seller, y compris au Japon. Sa thèse centrale ? À la différence des sociétés occidentales, structurées autour d’une culture de la culpabilité, la culture japonaise est une culture de la honte. En Occident, l’expérience morale décisive est celle qu’un individu éprouve, dans sa conscience intérieure, lorsqu’il n’est pas à la hauteur d’une loi morale universelle et impersonnelle. Au Japon, où chacun est pris dès la naissance dans un réseau d’obligations et de dettes en fonction de la place qu’il occupe, l’expérience morale décisive est celle que produit le regard de l’autre sur moi quand je ne me conforme pas à ses attentes.

“La vertu, au Japon, affirme Benedict, dépend de la reconnaissance de sa propre place dans le grand réseau de dettes mutuelles, réseau qui englobe à la fois ancêtres et contemporains.” Cela crée une vie sociale, y compris familiale, très marquée par l’étiquette, et le sentiment d’être exposé en permanence au jugement d’autrui. La honte est en effet le produit du regard de l’autre sur mes manquements, là où la culpabilité est le fait d’une prise de conscience intériorisée de la faute. “On cultive la dignité personnelle (on doit jicho), disent les Japonais, à cause de la société”, “S’il n’y avait pas de société, on n’aurait pas besoin de se respecter soi-même (de cultiver le jicho).”

Tous endettés ?

Le plus fascinant, nous explique son exégète dans le train, c’est l’idée qu’il existe des “obligations passives” – ce que les japonais appellent le on – qui échoient à chacun non seulement vis-à-vis de ses proches, mais vis-à-vis des autres éloignés, des ancêtres ou de l’empereur, et qui l’engage à un remboursement de dette (gimu) qui n’a pas de limite fixe. Dans ce cadre, tout comportement, surtout s’il est gratuit et qu’il est le fait d’un inconnu (dans la rue ou dans la cour de récré, par exemple), est redouté comme ce qui risque de produire de la dette et, si elle n’est pas épurée, de la honte. “Un homme se couvre de honte, soit qu’il a été ridiculisé ou rejeté au vu et au su de tous, soit qu’il s’imagine avoir été un tel objet de ridicule”, écrit Benedict. Une honte qui est en même temps active et même positive – c’est “la racine de toute vertu”.

N’est-ce pas ce qui avait été mis à mal chez le petit-fils de notre interlocuteur, lorsqu’il avait été traité de “sale nazi” par ses camarades ? Il n’a commis aucune faute et n’a aucune raison de se sentir coupable ; pourtant, il a peut-être éprouvé de la honte. N’a-t-il pas été pris en tenaille, entre sa mère et ses camarades, entre la culture de la honte et de la culpabilité qui, loin de s’exclure, semblent se liguer pour le mettre à part ? Et n’est-ce pas ce qui l’a conduit à renoncer à s’approprier cette langue “maternelle” au risque de faire honte… à sa mère ? Voilà les questions qui taraudent notre grand-père et auxquelles il cherche un début de réponse chez Benedict. Au-delà de son désarroi, son effort sincère pour trouver la bonne distance, la bonne attitude, la bonne place dans cette histoire de dettes entrecroisées nous a remués.

En le quittant et en sortant du wagon à Melun, nous nous sommes regardés, ma femme et moi, avec le sentiment d’avoir fait l’expérience d’une leçon, non pas de différentialisme culturel mais de décentrement éthique. Après tout, loin de l’image de l’individu autonome que nous cherchons à renvoyer aux autres, ne sommes-nous pas tous enchâssés dans des liens de dépendance qui nous travaillent au plus profond, là même où nous cherchons à nous en émanciper ? Et sommes-nous assurés de ne pas être, nous aussi, sous l’emprise du démon de la dette ? Aussi est-ce avec gratitude que nous avons salué notre “maître Yoda” de la ligne R lorsqu’il s’est en allé vers les siens, en quête d’une réparation.. »

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