Comment l’Occident a inventé la dette
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Cet article est issu du numéro 54 de Philosophie magazine « 54 - novembre 2011 », en kiosque le 27 octobre 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La dette n’est pas qu’un problème économique. Elle est la grande invention métaphysique de l’Occident, qui remonte au moins au péché originel. Si nous voulons lui échapper, c’est toute notre conception de la culpabilité, du temps et de l’action historique qui est à revoir.
Tous les analystes sont d’accord : nous traversons aujourd’hui une crise de la dette. Bien sûr, la spéculation sur les marchés financiers est un facteur aggravant. Bien sûr, certaines erreurs ont été commises – il n’aurait pas fallu créer tant de subprimes aux États-Unis, les États n’auraient sans doute pas dû vider leurs caisses pour sauver les banques en 2008 sans exiger un encadrement des activités boursières –, et pourtant les faits sont là : l’Occident a trop longtemps vécu à crédit. Après l’euphorie, l’époque est à la gueule de bois. Notre système d’imposition et de redistribution est pensé pour les époques fastes, dont il est l’enfant ; il ne peut pas gérer la stagnation et encore moins la dépression.
Chaque Français devra rembourser, par ses impôts, 25 928 euros. La dette publique française est passée de 1 079,5 milliards d’euros fin 2004 à 1 693 milliards d’euros aujourd’hui – sans compter le déficit de la Sécurité sociale, ni les retraites dues par l’État, qui pèsent à elles seules 900 milliards d’euros. Le remboursement des intérêts de la dette représente 20 % du budget de l’État, c’est la première dépense publique derrière l’éducation. Un drame ? Pas du tout, car la France est le 19e pays le moins endetté au monde, et notre situation est bien moins inquiétante que celle de la Grèce, de l’Italie, de l’Espagne ou même des États-Unis… Sur son site Web, le magazine britannique The Economist a créé une spectaculaire « horloge de la dette publique mondiale », dont le montant s’actualise en temps réel : à l’heure où j’écris, l’ardoise globale des États est de 40 291 895 439 918 dollars ! Quant aux ménages, ils tirent eux aussi le diable par la queue. Non seulement ils sont une majorité, en France, à avoir contracté un emprunt sur leur habitation principale (d’autant plus lourd qu’on vit en famille plus nombreuse), mais, si la consommation des ménages a continué à progresser depuis l’éclatement de la première crise il y a trois ans, elle est nourrie exclusivement à coût de crédits, d’équilibrisme à base de découverts bancaires, de tours de passe-passe à la Cofinoga.
Les chanceux héritiers de la Préhistoire
Maintenant essayons de prendre du recul : un tel malaise dans la civilisation occidentale doit-il être attribué exclusivement à l’imprévoyance des responsables, à une pandémie de mauvaise gestion ? Non, les racines du problème sont bien plus profondes. En réalité, le discours économique sur la dette n’offre qu’une vue partielle de la crise. Car la dette c’est, ni plus ni moins, la structure morale et métaphysique première de notre culture.
D’un point de vue moral, la dette est véritablement une invention géniale, qui a modifié les destinées de l’humanité. Friedrich Nietzsche, dans la deuxième dissertation de la Généalogie de la morale (1887), consacre un long passage au concept de « dette-culpabilité » (précisons qu’en allemand, le mot Schuld signifie à la fois dette et culpabilité, si bien que le lien entre les dimensions économique et morale du problème se fait spontanément). Selon la conception nietzschéenne de l’Histoire, c’est par la dette que l’humanité est sortie du règne animal et qu’elle a pu entrer dans le temps historique. « Élever un animal qui puisse promettre, n’est-ce pas là cette tâche paradoxale que la nature s’est fixée à propos de l’homme ? N’est-ce pas là le véritable problème de l’homme ? » Il y a eu, explique Nietzsche, un long et violent travail préhistorique de l’humanité sur elle-même, qui a permis à cette espèce d’acquérir une mémoire. Ce n’est pas la même chose d’être un homme au XXIe siècle, au XIXe ou dans la Grèce antique. Pourquoi ? Parce que les hommes n’oublient pas. Mais la mémoire n’est pas une aptitude innée. Elle est le fruit d’un terrible dressage. Pour commencer, elle a été inculquée par des châtiments. L’espèce humaine n’a pu assurer sa survie qu’en contractant des dettes en son sein. Au départ, le recouvrement des dettes s’effectuait manu militari, rappelle Nietzsche. « Le créancier pouvait infliger au corps du débiteur toute sorte d’humiliations et de tortures, par exemple en découper un morceau qui paraissait correspondre à la grandeur de la dette – et de ce point de vue, très tôt et partout, il y eut des estimations précises, parfois atroces dans leur minutie, estimations ayant force de droit, de chaque membre et de chaque partie du corps. Pour moi, c’est déjà un progrès, la preuve d’une conception juridique plus libre, plus romaine, que la loi des Douze Tables décrète qu’il importe peu que le créancier prenne plus ou moins dans pareil cas. » Au fond, l’animal humain n’aurait jamais pu se doter d’une telle mémoire s’il n’y avait eu la menace du châtiment corporel, de la douleur.