La grande question

Qu’est-ce qu’une société vieillissante ?

Temps de lecture : 12 min

Qu’est-ce qu’une société vieillissante ?

© Ljupco Smokovski / istockphoto

Cet article est réservé aux abonnés.

Le nombre de personnes de plus de 65 ans aura doublé dans le monde en 2050. Conséquence : la peur du risque et l’aversion au changement, propre à la vieillesse, sont en passe de devenir les valeurs dominantes de notre temps. Dans les pas de Platon et de Sénèque, la philosophe Audrey Jougla propose, en guise de remède, un nouveau contrat de génération qui encouragerait la coexistence des âges plutôt que de les cloisonner.


 

C’est une image qui m’a marquée. Béquilles, couches pour adultes et déambulateur m’accueillaient toujours à l’entrée de la pharmacie du village où je résidais, il y a quelques années : derrière ce rayon dédié aux petits maux du grand âge, celui des bébés paraissait bien mince, préfigurant peut-être le revirement prochain de nos pharmacies.

Prendre la mesure du vieillissement

« Le nombre de personnes âgées de 65 ans ou plus dans le monde devrait plus que doubler, passant de 761 millions en 2021 à 1,6 milliard en 2050 », alerte l’Organisation des Nations unies ONU. C’est un constat inéluctable, parfois connoté comme un déclin : « Quand l’ONU et l’OMS [Organisation mondiale de la santé] ont été créées, il y avait sept fois plus d’enfants de moins de 15 ans que de personnes de 65 ans et plus ; d’ici 2050, les deux groupes seront à peu près de la même taille », relèvent les chercheurs en démographie et en santé publique à l’université Harvard David Bloom et Leo Zucker dans leur article pour le Fonds monétaire international (FMI) intitulé « Le vieillissement, véritable bombe démographique ». Ce n’est plus l’accroissement de la population mais son vieillissement qui constitue un défi auquel les politiques publiques doivent faire face.

L’erreur serait de penser que cette gestion ne concerne que le débat économique sur les retraites ou la santé : quand 20,5 % de la population est déjà âgée d’au moins 65 ans, comme c’est le cas en France, les métamorphoses de la société sont certes moins radicales qu’en cas de ruptures (pandémie, guerre, catastrophe) mais bien plus profondes. 

“Une société vieillissante implique de repenser son fonctionnement comme l’expérience que l’on en a”

Prenons la mesure du changement annoncé en France : « La quasi-totalité de la hausse de la population d’ici 2070 concernerait les personnes âgées de 65 ans ou plus, avec une augmentation particulièrement forte pour les personnes de 75 ans ou plus. Jusqu’en 2040, la proportion des personnes de 65 ans ou plus progresserait fortement : à cette date, plus d’un habitant sur quatre aurait 65 ans ou plus », projette l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Et de poursuivre : « La part de la population de l’UE âgée de 80 ans ou plus serait ainsi plus que doublée entre 2018 et 2070 pour atteindre 12,6 % en 2070. » Les chiffres sont éloquents mais ils taisent une grande partie des réalités futures : une société vieillissante implique de repenser son fonctionnement comme l’expérience que l’on en a. 

Phénoménologie du quotidien

L’urbanisme, l’emploi, la mobilité, les infrastructures, les commerces aussi, seront radicalement transformés, et plusieurs rapports énoncent les adaptations à conduire dès à présent. Renforcer le médical et le soin au détriment de la culture, par exemple, est déjà une réalité. À l’échelle de la petite commune de Damgan (Morbihan), par exemple, l’arbitrage budgétaire s’est réalisé en faveur de la création d’un cabinet médical pour parvenir à attirer un médecin : un coût de 900 000 euros… au détriment du projet de médiathèque. 

Au-delà des choix budgétaires, c’est aussi toute une sensorialité qui est bouleversée, de manière imperceptible d’abord. Les voix fluettes, les bruits de ballons ou de jeux s’en vont pour laisser place à un paysage sonore plus calme, les couleurs des vitrines et des magasins sont moins éclatantes. Ce sont des aires de jeux qui se raréfient, des cours de récréation moins bruyantes (ou des écoles qui ferment), des groupes de sorties scolaires qui sont remplacés dans les musées ou les salles de spectacle par des chevelures blanches. L’expérience ordinaire des espaces publics n’a plus les mêmes saveurs quand la société vieillit.

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

Temps