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Cet article est issu du numéro 62 de Philosophie magazine « 62 - septembre 2012 », en kiosque le 23 août 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Mali
30 juin / Les islamistes d’Ansar Dine démolissent des mausolées de saints musulmans à Tombouctou.
Alors que, dans une certaine indifférence, la guerre fait rage entre rebelles touareg, groupes islamistes et armée malienne qui se disputent le contrôle du pays, l’annonce de la destruction de trois mausolées à Tombouctou par les milices d’Ansar Dine a fait réagir le monde entier – le procureur de la Cour pénale internationale déclarant que cet acte était un « crime de guerre » passible de poursuites. Se souvenant de la destruction des Bouddhas de Bâmiyân, en 2001, par les talibans en Afghanistan, l’opinion internationale semblait plus désireuse de comprendre les motifs d’un tel acte – le refus du culte des saints au nom de l’unicité de Dieu ? l’interdit de l’image ? – que les causes de la guerre. Devrions-nous nous sentir coupables d’une telle émotion ? Dans l’Éthique à Nicomaque, Aristote soutient, contre ceux qui opposent les passions et la morale, que les affects ont une valeur éthique et cognitive, qu’ils sont un « moyen » de nous orienter vers la vertu, bref qu’ils sont justes : « Ressentir ces émotions au moment opportun, dans les cas et à l’égard des personnes qui conviennent, pour les raisons et la façon qu’il faut, c’est à la fois moyen et excellence, caractère qui appartient précisément à la vertu. » Demandons-nous, dans ses pas, s’il peut y avoir de bonnes raisons d’être plus touché par la destruction d’une grande œuvre d’art que par celle d’une vie humaine. En regard du sort d’hommes anonymes, engagés dans des conflits précaires, l’œuvre d’art incarne la singularité et la durée. C’est une trace venue d’un autre temps, un don des morts. Lorsque, non content de détruire des vies, des fanatiques s’en prennent à des œuvres, à ce qui ne meurt pas, ils signifient qu’ils sont prêts à tout. Aussi ce n’est pas seulement par esthétisme et indifférence au destin des hommes que de tels actes nous émeuvent, c’est par crainte pour les vivants.