Repérages / avril 2019
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Cet article est issu du numéro 128 de Philosophie magazine « Qu’est-ce qu’une société juste ? », en kiosque le 28 mars 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’image
Le génie inimitable du Caravage
La superbe du clair-obscur, le réalisme fiévreux des personnages, la violence de l’égorgement… Cette représentation de Judith, une veuve juive, assassinant le général assyrien Holopherne – il s’agit d’un épisode biblique – a tout d’un tableau du Caravage. Vraiment ? Cette huile a été découverte en 2014 dans une ancienne demeure près de Toulouse. Depuis, son authenticité est disputée, querelle de spécialistes à la clé – sachant qu’il existe déjà une autre œuvre du maître figurant la même scène. Dernier épisode en date du feuilleton : fin février, le tableau présumé inédit a été exposé dans une galerie londonienne. À cette occasion, l’expert français Éric Turquin s’est montré formel : pour lui, c’est bien un original ; il en veut pour « preuve » que l’analyse aux rayons X révèle des « changements », des « variations », des corrections. Or « un imitateur copie ce qu’il voit », il n’hésite pas. Qu’est-ce qui distingue le travail d’un génie ? Dans sa Critique du jugement, Emmanuel Kant en dégage trois caractères. D’abord, le génie est foncièrement original, donnant de nouvelles règles à l’art. Ensuite, il est exemplaire : il offre un modèle susceptible d’être imité (comme pour Le Caravage, souvent copié). Enfin, le génie est inexplicable : l’artiste ne peut « exposer scientifiquement comment il réalise son produit » ; il ne suit pas de « plan » déterminé. Une telle absence de maîtrise consciente pourrait justement se traduire par des tergiversations, des reprises… Si l’argumentaire de l’expert a une résonance kantienne, difficile d’écarter d’autres motivations : en juin, Turquin présidera à la mise aux enchères du tableau, estimé à 120 millions d’euros. La beauté n’éveille pas seulement en nous une contemplation désintéressée, comme le soutenait Kant…