Cinéma
“Rêves” : apprendre à aimer
Rêves, De Dag Johan Haugerud. ©Pyramide distribution
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Cet article est issu du numéro 191 de Philosophie magazine « Pourquoi se complique-t-on la vie ? », en kiosque le 03 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« Tout le monde rêve d’être désiré », croit l’héroïne de ce récit d’apprentissage, mené avec humour et sensibilité. Premier volet d’une trilogie romantique, comptant deux autres films – Amour (en salles le 9 juillet), puis Désir (en salles le 16 juillet) –, Rêves suit l’éveil érotique d’une lycéenne norvégienne, éprise de sa professeure. La jeune femme fantasme une réciprocité qui n’existe pas, ou pas vraiment, alors que son enseignante la reçoit chez elle pour lui donner des cours. À partir de cette relation platonique, elle extrapole, s’imaginant une vie en couple, être aimée et désirée. Elle éprouve aussi la jalousie et la frustration. Élevée dans un gynécée constitué de sa mère et d’une grand-mère poète, Johanne bovaryse et se met à l’écriture d’un premier roman pour transcrire (avec talent) ses émotions naissantes. Surtout, la narratrice espère enregistrer ces premiers émois avant qu’ils ne s’effacent et retenir combien elle a vécu, et avec quelle intensité, quand tant d’autres regrettent, plus âgés, d’avoir manqué de vivre. Scrutant les tensions affectives au sein de la famille, le réalisateur Dag Johan Haugerud brosse aussi le portrait de trois générations de féministes. Il explore autant de perspectives sur l’amour et ses ambiguïtés. Enfin, il se demande en cinéaste à quoi tient ce désir irrésistible de se raconter, de mettre nos existences en récit ? C’est que chacun cherche à se rendre « irremplaçable » en s’inventant une histoire, comme l’affirme Johanne elle-même. La philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury a fait de cette notion le cœur de son essai Les Irremplaçables (Gallimard, 2015), dans lequel elle distingue l’individu amoindri par l’individualisme et le sujet rendu, au contraire, parfaitement singulier par un processus continu de création. « Devenir irremplaçable, écrit-elle, c’est d’abord entrelacer les différentes séquences du processus d’individuation jusqu’à former une singularité qui n’est plus sous tutelle. » Johanne emprunte ce chemin d’émancipation, sortant de la minorité à travers les caprices de l’amour et les pouvoirs de la fiction.