Entretien

Robert Menasse : “Les nationalistes en Europe représentent un plus grand danger que Donald Trump”

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Robert Menasse : “Les nationalistes en Europe représentent un plus grand danger que Donald Trump”

Robert Menasse. © Shody Careman/Lumen/Opale.photo

Le romancier autrichien Robert Menasse, auteur de romans drolatiques et cruels sur l’Union européenne comme La Capitale (Verdier, 2019) ou L’Élargissement (Verdier, 2023), publie le 13 février un plaidoyer inquiet pour une Europe post-nationale, Le Monde de demain (toujours chez Verdier). Il a répondu à nos questions. 


 

Lorsque vous rédigiez votre livre, imaginiez-vous que notre allié et protecteur américain pourrait nous trahir et même devenir notre adversaire ?

Robert Menasse : Il n’a jamais été un secret que la politique américaine est d’abord une politique d’intérêts américains. L’alliance transatlantique a toujours été en porte-à-faux : elle semblait certes protéger l’Europe sur le plan militaire, mais sur le plan économique, les États-Unis considéraient l’Europe comme un concurrent, voire un ennemi, depuis la création du marché unique européen. Le marché intérieur européen est le plus grand du monde, il produit plus et exporte plus vers les États-Unis que l’inverse. Trump n’est pas le premier à vouloir diviser les Européens, à détruire la force du marché commun et à inverser la balance commerciale. Ses prédécesseurs refusaient déjà de reconnaître l’Union européenne comme une voix commune et ne négociaient en principe de manière bilatérale qu’avec les États membres individuellement. Rappelez-vous comment Henry Kissinger se moquait de l’UE, il disait : « Le chancelier allemand et le président français ont des numéros de téléphone, l’UE n’en a pas. » Donald Trump est simplement le premier à exprimer crûment les intérêts américains, sans se mettre en scène de manière pudique et pathétique en tant que puissance protectrice de l’Occident libre et démocratique.

“L’alliance transatlantique a toujours été en porte-à-faux : elle semblait certes protéger l’Europe sur le plan militaire, mais sur le plan économique, les États-Unis considéraient l’Europe comme un concurrent, voire un ennemi”

 

L’Europe a-t-elle les moyens de livrer une guerre commerciale ?

L’Europe a les moyens de le faire – il suffit qu’elle s’accorde sur le fait qu’aucun État membre ne peut relever seul les défis qui nous attendent. Seule une politique communautaire européenne le permettra. Le seul problème, c’est que le développement de la politique communautaire est au point mort depuis quelques années, et que de plus en plus de politiciens nationalistes bloquent la politique européenne. Les nationalistes en Europe représentent un plus grand danger que la politique nationaliste de Trump.

“Trump n’est pas le premier à vouloir diviser et affaiblir son concurrent : le marché européen. Il est simplement le premier à exprimer crûment les intérêts américains”

 

Une Europe post-nationale permettrait-elle de résister aux pressions américaines, russes et chinoises ?

J’en suis convaincu. Développer une démocratie post-nationale serait également à l’avant-garde dans un monde où de grands États-nations autoritaires pensent pouvoir se partager le monde. La « nation » avec ses soi-disant intérêts nationaux, c’est le XIXe siècle. Les systèmes autoritaires ont tous échoué à un moment ou à un autre de l’histoire. La démocratie post-nationale est l’avenir et deviendra un modèle pour beaucoup. 

“Pour livrer une guerre commerciale, il nous faudra impérativement une politique communautaire européenne. Mais celle-ci est au point mort depuis quelques années, bloquée par les politiciens nationalistes”

 

Qu’entendez-vous par la “politique de paix fortifiée” européenne que vous appelez de vos vœux ?

L’Europe ne lancera certainement pas de guerre commerciale, elle ne peut pas y avoir d’intérêt. La question est de savoir si Trump va lancer une guerre commerciale contre l’Europe et comment celle-ci va réagir. Comme je l’ai dit : unie, ou divisée sans défense. Les États-Unis souffriront en tout cas eux-mêmes d’une guerre commerciale, n’importe quel économiste peut l’expliquer. Et la question reste ouverte de savoir quels dommages l’Europe a subis avant cela. Au-delà de la réaction aux conflits économiques, il faut bien sûr aussi réfléchir à ce qui se passera si les États-Unis mettent fin à la protection militaire de l’Europe. Bien sûr, il sera nécessaire que l’Europe se dote de sa propre armée. L’Europe est un projet de paix, mais la paix doit être défensive. Cela ne sera pas possible dans quelques mois, mais au moins, une discussion a enfin commencé sur ce sujet, qui a été tabou pendant des décennies.

“La ‘nation’ avec ses soi-disant intérêts nationaux, c’est le XIXe siècle. L’avenir, c’est la démocratie post-nationale”

 

Vous moquiez, dans La Capitale, une Europe réduite aux jeux de pouvoir bruxellois. Comment en sortir ?

Les jeux de pouvoir, les égoïsmes, les aveuglements existent dans toutes les institutions. J’espère que l’engagement pour l’idée européenne prendra le dessus. Je connais de nombreux fonctionnaires hautement qualifiés et engagés au sein de la Commission, ils nous donnent de l’espoir.

“Il sera nécessaire que l’Europe se dote de sa propre armée. L’Europe est un projet de paix, mais la paix doit être défensive – et ce sujet a été tabou pendant des décennies”

 

Vous craignez que la résistance ukrainienne à l’agression russe rende l’Ukraine nationaliste “à des niveaux incommensurables”. Quelle est sa place future dans l’Europe ?

Oui, il est clair que les histoires héroïques de la résistance ukrainienne alimentent un nationalisme ukrainien. C’est probablement nécessaire pour que l’Ukraine résiste. Et il est dans l’intérêt de l’Europe que l’agresseur Poutine soit stoppé. C’est pourquoi l’Europe doit aussi soutenir davantage l’Ukraine. Bien que cela soit déjà une contradiction grotesque : l’Europe post-nationale aide un État-nation de plus en plus nationaliste à se défendre. Mais quelle que soit la forme que prendra l’Ukraine après la guerre, en termes de territoire et de système politique, l’UE devra alors soutenir la reconstruction de l’Ukraine avec le plus de moyens possibles. Cela renforcera alors, espérons-le, l’identité européenne et l’amour de l’UE en Ukraine.

 

Le Monde de demain, de Robert Menasse, traduit de l’allemand (Autriche) par O. Mannoni, paraît ce mois-ci aux Éditions Verdier. 224 p., 12,50€.