Arts. L'oeil et l'esprit

Ruskin / Turner. Les ailes du sublime

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Cet article est issu du numéro 37 de Philosophie magazine « 37 - mars 2010 », en kiosque le 25 février 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le pittoresque n’est pas un genre facile. Pour le critique d’art anglais John Ruskin, il est presque toujours superficiel. Sauf chez Turner, où le sens du détail local n’empêche pas la grandeur.

Au XVIIIe siècle, pittoresque et sublime capturent chacun à sa manière ce qui échappe à l’esthétique classique. Le sublime est le sentiment que provoquent les objets de la nature dont la majesté nous remplit d’admiration et d’effroi : les rochers escarpés ou la mer déchaînée qui rompent avec l’harmonie calme. Le mot « pittoresque » désigne, lui, ce qui rend un spectacle digne d’être représenté : la variété des formes, leur irrégularité ou l’intensité des contrastes – typiques des ruines, par exemple. Un manque d’unité et de symétrie empêche de tenir pour beau ce spectacle foisonnant. Mais son manque d’ampleur interdit de le considérer comme sublime. À première vue, pittoresque et sublime s’opposent donc : on a, d’un côté, un sentiment proche de la terreur et, de l’autre, le plaisir piquant donné à l’œil par le caprice et la diversité des formes et des couleurs.

De manière originale, le critique et professeur d’esthétique John Ruskin – dont les thèses ont marqué les arts anglais ainsi que Marcel Proust – réconcilie les deux notions. Un objet sublime peut posséder des qualités qui relèvent du pittoresque : les hautes montagnes ont ainsi un profil accidenté et asymétrique. Inversement, un objet pittoresque évoque par certains aspects les sources habituelles du sublime : une vieille chaumière ou un moulin peuvent contenir des formes irrégulières et ondulées, des nuances -complexes, un riche jeu d’ombres et de lumières similaires à ceux qu’on rencontre dans les forêts, les rochers, les montagnes. Ces aspects ne leur sont pas essentiels : ils ne leur appartiennent que de manière parasitaire. Mais ce sont eux qui les rendent pittoresques, assurant la conjonction du pittoresque et du sublime.

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