Cinéma

“Saint Omer” : démonstrer

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Guslagie Malanda dans le film “Saint Omer” (Alice Diop, 2022)

Guslagie Malanda dans le film “Saint Omer” (Alice Diop, 2022). © Laurent Le Crabe

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Cet article est issu du numéro 165 de Philosophie magazine « La question woke », en kiosque le 01 décembre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La cinéaste Alice Diop s’empare d’un fait divers pour en tirer la dimension universelle, mystérieuse et humaine, loin des clichés spectaculaires : un film de procès, qui s’ouvre à une réflexion magistrale sur l’identité et sur la monstruosité.

 

Lorsque, en 2013, Fabienne Kabou a abandonné à la noyade sa fille de 15 mois sur une plage de Berck-ssur-Mer, chacun y est allé de son interprétation. La réalisatrice Alice Diop elle-même témoigne de sa fascination pour cette histoire, dans laquelle elle a d’abord vu l’incarnation d’une Médée contemporaine. Mais la beauté du film qu’elle en tire tient plutôt à son équivocité, empruntant au documentaire son épaisseur factuelle et à la fiction sa qualité narrative. Car elle donne du procès de cette mère infanticide la vision qu’en a Rama (Kayije Kagame), une écrivaine dont elle fait son alter ego de cinéma. La relation muette, par regards interposés, qui s’instaure entre l’autrice et l’accusée, renommée ici Laurence Coly (et à laquelle Guslagie Malanda donne une dimension hiératique et inquiétante), offre de nombreux jeux d’échos : par-delà l’aspect monstrueux de l’acte, Rama se reconnaît en partie dans le parcours sinueux de cette femme d’origine sénégalaise, qui a suivi des études de philosophie. Alice Diop évite ainsi le piège du fait divers – dans Sur la télévision (1996), Pierre Bourdieu rappelle que « les faits divers, ce sont aussi des faits qui font diversion ». Elle prend, au contraire, le mystère et l’universalité du crime à bras-le-corps. Elle n’attribue à ses personnages aucun type ni ne les écrase sous aucun mythe. Elle s’étonne d’ailleurs que les commentateurs puissent avoir été surpris – et selon quels préjugés ? – par le français parfait de l’accusée ou bien encore qu’elle ait pu entamer un travail sur Wittgenstein. Dans la continuité de Nous, sorti en début d’année, Alice Diop met en pièces les explications monolithiques, invitant à reconnaître l’inouïe singularité de nos existences, en échappant toujours à la tentation du cliché.

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