Dilemmes moraux

Samah Karaki : “Notre empathie s’active en fonction de ce que nous projetons sur l’autre”

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Samah Karaki : “Notre empathie s’active en fonction de ce que nous projetons sur l’autre”

La neuroscientifique Samah Karaki. © Philippe Matsas/Leextra via opale.photo

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Des massacres du 7-Octobre perpétré par le Hamas en Israël à celui de la population civile de Gaza par l’armée israélienne, en passant par les viols en série perpétrés contre Gisèle Pélicot, l’actualité ne cesse de solliciter notre empathie… et de l’empêcher ou de la détourner. La neuroscentifique Samah Karaki, qui vient de publier L’empathie est politique (JC Lattès), décrypte 5 faits d’actualité où la logique empathique déraille.


Et si l’empathie n’avait rien à voir avec la boussole morale interne dont nous pensions tous disposer ? Au lieu de nous donner accès à la souffrance et aux émotions de l’autre, quelle que soit sa situation, il se pourrait bien que l’empathie soit en réalité sélective, biaisée, et donc franchement peu fiable. C’est la thèse de la neuroscientifique Samah Karaki dans L’empathie est politique, récemment paru aux éditions JC Lattès. Après avoir démystifié la notion de talent, l’autrice s’intéresse au paradoxe de l’empathie, une notion considérée comme naturelle et universelle, mais qui, en réalité, ne résiste pas aux biais culturels, racistes, ni aux mécanismes de domination, voire d’effacement de l’autre. Nous lui avons demandé de commenter cinq faits d’actualité récents pour illustrer la façon dont notre empathie nous conduit rarement à nous comporter de façon équitable envers autrui.

 

1. La guerre entre Israël et le Hamas

« Idéalement, nous devrions ressentir la même émotion devant la souffrance subjective de chaque victime palestinienne, israélienne, ou désormais libanaise. Or cette empathie est biaisée par la proximité affective que nous pensons avoir avec la victime, ou le positionnement que nous pouvons avoir à l’égard du conflit. Si nous étions biologiquement câblés pour ne pas faire de différence et pour avoir une réserve sans fond d’empathie, nous en ferions la démonstration pour chaque victime. Et cela indépendamment du fait qu’il y en a plusieurs dizaines de milliers d’un côté, et 1 200 de l’autre. Chaque vie humaine, qu’elle soit perdue ou souffrante, devrait susciter en nous une réaction. 

Pourtant, ce n’est pas le cas. Le contexte entre toujours en ligne de compte. Dans ce cas-là, l’empathie nous empêche même de voir les dynamiques de pouvoir qui s’exercent entre ces groupes de personnes. Par ailleurs, une triste arithmétique entre en jeu, qui fait qu’un seul mort attire beaucoup plus l’attention que plusieurs milliers, qui demeurent sans histoire et sans visage. La mort de George Floyd a ainsi suscité beaucoup plus d’émotion et d’empathie que celle d’autres personnes noires américaines mortes dans les mêmes circonstances, parce que le public disposait d’une vidéo et de plusieurs images. Pourtant, la même année, des centaines de personnes ont été victimes de violences policières similaires. Biologiquement, nous portons plus d’attention aux histoires, à ce qui est incarné, qu’à ce qui reste abstrait. Rien que présenter une victime comme “père de” ou “enfant de” permet de modifier le degré d’empathie – c’est un ressort d’identification puissant. 

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