Politique
Sanofi et le temps de la souveraineté fragmentée
Déplacement du ministre de l’ Économie et le ministre délégué chargé de l’ Industrie à l’usine Sanofi de Lisieux (Calvados), le 14 octobre 2024. Antoine Armand veut obtenir des garanties sur le maintien de la production du Doliprane dans l’usine normande alors que le groupe français négocie le rachat de l’une de ses filiales par un fonds américain . Les salariés sont en grève pour la journée . © Mathis Harpham/Ouest-France/Maxppp
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Elle est tour à tour sanitaire, industrielle, agricole ou militaire. On ne parle plus de la souveraineté nationale mais de souverainetés sectorielles, adjectivées. Dans la vente de la filiale de Sanofi, on a même parlé de protéger la souveraineté du Doliprane ! Voilà le signe d’une mutation du rôle de la puissance publique que nous tentons, à grands traits, de saisir.
Sanofi, une multinationale française – dont les trois quarts des salariés sont à l’étranger – a décidé de céder à un fonds américain la moitié du capital d’Opella, une de ses filiales, dont une partie des effectifs (15,5 %) se situe en France. Opella fabrique notamment le Doliprane dont le principe actif, le paracétamol, n’est même pas produit sur le sol national. Il n’en fallait pas plus pour que des responsables politiques donnent de la voix et appellent, à l’instar du socialiste Olivier Faure, à protéger la « souveraineté industrielle » du pays, rappelant ainsi la prise de conscience douloureuse, pendant la pandémie de Covid-19, des défaillances de notre « souveraineté sanitaire » à tous les niveaux : pénuries de masques, de gants et de médicaments dont 80 % des ingrédients actifs provenaient alors principalement d’Inde et de Chine. Concernant la vente d’Opella, le gouvernement a finalement obtenu que la banque publique d’investissement devienne actionnaire minoritaire à hauteur d’environ 2 %, une participation jugée suffisante pour garantir les emplois, la production et l’investissement en France.
Extension du domaine de la souveraineté ?
Cette nouvelle affaire Sanofi révèle en réalité des changements profonds dans notre façon de penser le concept de souveraineté. À l’issue du siècle des Lumières et de la Révolution française, la souveraineté devient l’attribut du peuple – et non plus du monarque – qui acquiert ainsi le pouvoir constituant, c’est-à-dire la capacité d’organiser le pouvoir et de le limiter. Voici que, deux siècles et demi plus tard, le directeur général de Sanofi, Paul Hudson, confesse, à la suite de ses entretiens avec les ministres de l’Économie et de l’Industrie, l’importance de « protéger la souveraineté du Doliprane ». Le concept juridique au fondement de l’Etat moderne est désormais mobilisé pour parler de notre capacité à produire un médicament en vente libre.