La lettre du jeudi
Scandale des animateurs pédophiles : doit-on interdire certaines professions aux hommes ?
© CreativaImages/iStockphoto
« À l’approche de Noël, je voulais vous parler de la magie des fêtes, de l’émerveillement des tout-petits… Je pensais vous livrer un édito enlevé, drôle et spirituel sur un sujet fun et divertissant. C’était compter sans les pédophiles, qui ont l’art de gâcher l’ambiance.
L’année prochaine, ma fille entrera en maternelle. Elle parle à ses doudous, mange avec les doigts, ne sait pas aller au pot toute seule, bref : c’est un bébé. Comme toute mère de famille, j’attends de sa future école qu’elle m’inspire confiance, que je puisse lui confier ma progéniture yeux fermés. J’ai toujours pensé la mettre dans le public – chez nous, l’esprit républicain est une évidence – et je n’ai jamais vraiment eu peur de la confier à des instit’, dont j’ai plutôt une bonne image. Il faut dire que la moitié de ma famille exerce ce beau métier, et que j’ai tendance à m’imaginer que les abus sont l’apanage du privé : violer des enfants, n’est-ce pas un truc de prêtres pervers ?
52 animateurs suspendus pour des signalements d’agressions
Il va sans dire que les récentes révélations sur les scandales à répétition qui touchent les écoles m’ont retourné le bide. Depuis 2023, pas moins de 52 animateurs du périscolaires ont été suspendus pour des faits à caractère sexuel dans la seule ville de Paris, et des cas sont signalés dans toute la France. À chaque fois, les récits se ressemblent. Un tout-petit parle de ce monsieur qui lui touche les parties génitales, ses parents s’inquiètent, signalent… et il ne se passe rien. À chaque fois, il faut attendre plusieurs mois et que plusieurs enfants soient violentés pour que l’agresseur soit enfin mis en cause et suspendu, en attendant un jugement. Parce qu’un enfant ne parle pas toujours. Et quand il parle, on se demande toujours s’il a bien vu, s’il a bien compris ce qu’il s’est passé, s’il est bien nécessaire de virer ce pauvre type qui n’a peut-être rien fait de mal. Précisons que ces faits concernent les animateurs du périscolaire : des personnes recrutées non pas par les établissements eux-mêmes, mais par les collectivités, et qui s’occupent des enfants pendant les pauses – le midi, au goûter.
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Depuis la médiatisation de ces affaires, la mairie de Paris est dans ses petits souliers (j’ai presque envie de dire, par mauvais esprit de Noël, que ça sent le sapin pour la majorité). Son premier adjoint a annoncé des changements dans le processus de recrutement. Désormais, les futurs animateurs du périscolaire passeront un entretien, leur casier judiciaire et le fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles ou violentes seront vérifiés et ils auront droit à deux jours de formation. Ces propos qui se voulaient rassurants ont provoqué l’effet inverse : comment ne pas s’étrangler en apprenant que ces précautions de base n’étaient pas respectées ? Une pétition du collectif #MeTooÉcole, qui a réuni plus de 20 000 signatures, réclame d’autres mesures, comme un référent dans chaque école et une meilleure formation des animateurs, dont il dénonce à juste titre la condition précaire.
Interdire la fonction d’animateur périscolaire aux hommes ?
Une mesure n’est pas évoquée : celle d’interdire ces emplois aux hommes. J’ai conscience que j’ouvre là un dossier compliqué, mais posons tout de même la question. D’après l’association Mémoire Traumatique et Victimologie, 96% des auteurs de violences sexuelles hors cadre familial sont des hommes. Dans une étude récente portant sur 100 enfants placés à l’Aide sociale à l’enfance de la Seine-Saint-Denis ayant été victimes d’agressions de ce type, le pourcentage monte à 99%. Il est tentant d’en déduire que les hommes sont tous dangereux. “Est-ce qu’au fond, aimer ‘le mode viol’, c’est être un homme normal ?”, s’interroge la philosophe Manon Garcia dans Vivre avec les hommes (2025), son rapport du procès Pelicot.
Ce n’est pas parce que la plupart des violeurs sont des hommes que tous les hommes sont des violeurs. Mais avons-nous suffisamment tiré les leçons qu’impose l’évidence de ces chiffres ? Ne devrions-nous pas éloigner les hommes des structures où ils peuvent se retrouver en présence de tout-petits – comme dans les maternelles, où les animateurs surveillent la sieste et accompagnent les enfants aux toilettes ? Comment ne pas évoquer cette mesure alors qu’elle pourrait éviter 96% des cas d’agressions ? Dans toute société, des principes éthiques s’opposent. Chez nous prévaut le principe de non-discrimination (quoiqu’on le saborde parfois, en imposant des quotas de femmes dans les entreprises, par exemple). D’autres principes existent cependant, comme le principe de précaution. La protection d’enfants très jeunes, incapables de se défendre, ni même de parler de ce qui leur arrive, ne devrait-elle pas exiger qu’on l’applique ? “La plupart des enfants victimes de violences […] ont appris des adultes qui s’occupaient d’eux […] que l’amour peut coexister avec la violence. Et dans certains cas extrêmes, que la violence est une expression d’amour”, écrit bell hooks dans son essai À propos d’amour : les enfants sont non seulement incapables de dénoncer la violence, mais aussi incapables de l’identifier. D’où son caractère insoutenable, car fondamentalement indicible.
Si je voulais être un peu cynique, j’ajouterais que les hommes ont déjà leur safe spaces. Après tout, ils peuvent se retrouver entre eux à l’Automobile Club de France, où les femmes ne sont toujours pas admises. Je propose qu’on les laisse y tripoter des bagnoles… et non des enfants. »