La lettre du mercredi

“Scum” manifestation

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“Scum” manifestation

Manifestation pour la Journée internationale des droits des femmes, à Paris, le 8 mars 2025. Au recto des pancartes, trois “urgences” : celle des femmes afghanes rendues quasiment invisibles par les Taliban, celle de femmes ukrainiennes violées par des soldats russes, celle de femmes de République démocratique du Congo également violées puis brûlées vives. © Victorine de Oliveira

« Samedi dernier, elles étaient trois. Alors que des dizaines de milliers de personnes (120 000 selon les organisateurs, 47 000 selon la préfecture) ont défilé à Paris entre République et Nation à l’occasion de la Journée des droits des femmes, trois d’entre elles, au milieu des cortèges, sont parvenues à créer une sorte de performance silencieuse avec l’acronyme “SCUM” pour étendard.

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Le soleil et un ciel bleu radieux avaient beau être au rendez-vous, la manifestation s’est déroulée sous la menace constante de la présence du collectif de femmes d’extrême droite Némésis, qui avaient appelé leurs sympathisant(e)s, y compris des militants d’extrême droite masculins potentiellement dangereux, à participer. Autorisé, puis remis en question sous la pression des organisatrices féministes de la marche, puis à nouveau autorisé par la préfecture, leur cortège a fini par s’élancer en différé, encadré par la police. Résultat : en raison d’informations pas toujours claires, les différents cortèges ont défilé en marquant des pauses régulières qui ont largement ralenti le rythme, ont nui à l’ambiance générale et n’ont pas toujours été comprises par les manifestants non encartés ou affiliés à un collectif ou une association. L’arrivée place de la Nation s’est déroulée en pointillé, un brin mollement. Mission de court-circuitage malheureusement réussie donc, pour celles et ceux qui scandaient “Pas de répit pour les gauchistes” et qui ne s’inquiètent que des agresseurs sous le coup d’une OQTF.

À côté des associations et des collectifs identifiés, les manifestations de ces dernières années voient fleurir les pancartes et les slogans qui doivent tout à l’imagination et à l’humour des individus et ne sont pas soufflés par une “ligne”. Ainsi de ces trois jeunes femmes, qui portaient chacune une large pancarte au verso de laquelle s’affichait “SCUM”, sans doute en référence au Scum manifesto de l’activiste américaine Valerie Solanas, un texte paru en 1968 et écrit avec un humour et un art de la provocation féroces – l’acronyme “SCUM” signifie “Society for Cutting Up Men”. Au recto des pancartes, trois “urgences” : celle des femmes afghanes rendues quasiment invisibles par les taliban, celle des femmes ukrainiennes violées par des soldats russes, celle des femmes de République démocratique du Congo également violées puis brûlées vives. Par leur silence, leur visage fermé et le faux sang répandu sur leur corps, ces militantes sont parvenues à imposer une bulle de solennité et de gravité. De solidarité aussi, à l’échelle de leur vulnérabilité assumée – elles n’étaient habillées que d’une culotte et d’un débardeur. Lorsqu’un homme a tenté de les approcher de trop près, pour les toucher ou les alpaguer, on n’a pas trop compris, d’autres manifestantes sont immédiatement intervenues.

Lors des manifestations féministes, les corps sont souvent apprêtés, les visages maquillés, pailletés, les couleurs choisies les plus vives possibles, dans un esprit de fête, de célébration et de communion sororale joyeuse – et tant mieux, fête et politique sont intrinsèquement liées. Bien sûr, il s’agit de dénoncer les violences infligées par les hommes et le patriarcat, mais sur les corps, elles demeurent invisibles, tues, cachées, encore un peu honteuses sans doute. Lorsqu’un happening vise à les mettre en scène, c’est toute l’horreur de la contrainte des corps que mentionne Foucault dans les premières pages de Surveiller et Punir qui apparaît au grand jour.

Dans cet essai paru en 1975, Foucault remarque que les dispositifs de contrainte, de soumission et d’incarcération modernes ne s’en prennent plus directement aux corps, contrairement aux supplices du Moyen Âge qui aiment mettre en scène des corps écartelés et ensanglantés. Ce changement de mode opératoire mène à un “effacement du spectacle, annulation de la douleur”. Ces nouveaux dispositifs s’attaquent à quelque chose “qui n’est pas le corps lui-même” mais qui atteint “la vie plutôt que le corps”. En tant que système de domination qui repose sur des dynamiques de soumission, de punition – une femme qui dénonce un agresseur sera plus socialement sanctionnée que son agresseur – et de cloisonnement – dans la “prison” de la sphère domestique par exemple –, le patriarcat atteint la vie, il est une forme de biopouvoir. Mais il ne renonce pas pour autant à marquer le corps des femmes, loin de là. S’en souvenir, même avec des pots de peinture, ne gâche en rien la force et la joie de marcher ensemble. »